Défi : comment expliquez-vous la blockchain « pour les nuls » ?

Quand on décrit techniquement internet, cela ne fait rêver personne. Quand on explique qu’on peut créer Wikipédia, Netflix, faire des visioconférences, les gens voient l’intérêt. Avec la blockchain, c’est pareil. On parle beaucoup actuellement de la blockchain comme d’une technologie. Les gens pensent que c’est une base de données, un portail, ou quelque chose dans le genre… Or, par le biais technique, on échoue à comprendre de quoi il s’agit. Pour expliquer la blockchain, c’est sa philosophie de conception qu’il me semble essentiel de bien faire comprendre : le système décentralisé, la répartition entre acteurs, la transparence…

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Sur internet, on peut partager des connaissances et des informations. Avec la blockchain, on a un moyen de stocker, partager, faire croître et détruire de la valeur. Cela n’existait pas avant. Il faut donc expliquer que la blockchain permet de créer des systèmes entre différents types d’acteurs qui ne se font pas nécessairement confiance, ne se connaissent pas forcément, pour imaginer des services à valeur ajoutée sans qu’un seul puisse prendre ou perdre le contrôle et la souveraineté.

Un peu comme un réseau Uber... sans Uber ?

Cet exemple illustre combien la blockchain peut être intéressante dans les secteurs où les acteurs ne se font pas confiance. Si ces chauffeurs avaient eu l’outil pour se mettre d’accord et pour créer entre eux un « système Uber », sans faire appel à cet intermédiaire, les bénéfices ne leur échapperaient pas. Ils n’auraient pas perdu le contrôle de la valeur créée. C’est par manque ou méconnaissance de ce type d’outil pour se fédérer qu’on va faire appel à des intermédiaires comme les Gafa et les sociétés du digital en général. D’où la nécessité d’informer et de former avec des initiatives comme Blockchain mentor, une plateforme pédagogique que je lance actuellement.

Le problème, c’est la connaissance. Il n’y a pas de volonté de cacher quoi que ce soit — tout est accessible, le code est en open source — mais seule une poignée de gens, une « élite » a les connaissances techniques nécessaires. Si on arrivait à former une masse critique de personnes de différentes classes sociales et issues du monde entier, on pourrait imaginer l’émergence de systèmes et d’organisations vraiment très intéressantes.

À l’image de Philéa, la plateforme que vous avez imaginée pendant le confinement, pour allouer des fonds à des projets de lutte contre les inégalités et les injustices…

Quand on donne de l’argent pour un projet, on ne sait pas comment il est utilisé et on n’a pas, ensuite, de pouvoir de décision ni la main sur le suivi de l’impact. On est obligé de faire confiance a priori, en espérant que cela arrive dans les bonnes poches et sans rien décider de l’utilisation de l’argent. Mais ma génération n’a pas une vision très fleur bleue de l’humanitaire. L’objectif de Philea, c’est de convertir de l’argent en impact et que la communauté reprenne le pouvoir de décision.

Qu’est-ce qui assure à la communauté d’avoir le pouvoir de décision ?

Avec Philea, l’argent récolté est mis dans un coffre-fort transparent et sécurisé, sur la blockchain. Et l’information sur la manière dont l’argent est géré est claire, transparente et décidée par la communauté. Quand l’argent doit sortir du coffre-fort pour aller vers un projet, cela passe par un vote de la communauté pour valider le choix du projet et il faut la majorité des voix pour que l’argent soit débloqué. Les personnes votent comme les directeurs des affaires financières qui gèrent ces affaires dans les entreprises.

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Sans trop rentrer dans les détails techniques, c’est prévu par les règles du code, lui-même réparti entre toutes les mains et transparent. Il n’y a pas un data center, un siège social, où se trouve le code. Il existe à plein d’endroits et tourne sur des machines partout dans le monde. Le système fonctionne sous forme de DAO — une organisation autonome décentralisée — avec des processus dont les fonctionnements sont décidés par la communauté. Pour qu’une décision soit prise, les différents pairs de ce réseau doivent se mettre d’accord. La notion de consensus est centrale. Une personne ou même cinq qui ont accès au code ne peuvent pas le corrompre. Aucune personne de la communauté n’a donc plus de droits qu’une autre. Alors évidemment, quand 20 ou 30 acteurs créent une blockchain, il peut y en avoir quatre qui prennent les décisions. Plus on a un groupe large, un grand nombre de participants, moins on a de risques de coalition.

Comment fédérer largement ?

Pour que ce soit simple pour les membres qui nous rejoignent, on a travaillé sur un bot Telegram public. Il suffit d’avoir cette application sécurisée — une sorte de WhatsApp sans que Facebook ne puisse lire nos messages — pour devenir membre du bot Philea. On reçoit un message de bienvenue, une adresse de cryptomonnaie. Et lorsque le compte est créé, des notifications arrivent pour signaler les votes, avec un lien vers la proposition détaillé du projet à financer. Mais même avec la blockchain on ne peut rien si on ne fédère pas les gens. Cela suppose aussi d’être dans une logique d’entraide. Bien au-delà des questions de technologie…

À quel public se destine Blockchain Mentor, la plateforme pédagogique que vous lancez sur la blockchain ?

Avec Blockchain Mentor, j’aimerais ouvrir à plus de gens ce que je partageais avec un petit nombre de personnes de mon cercle proche. J’aime transmettre. Pendant le confinement, je me suis dit que j’avais amassé beaucoup de connaissances que je n’avais pas eu le temps de partager, de redistribuer. Comme j’ai quitté le salariat pour devenir freelance, je me suis décidée à mettre des contenus sur une plateforme en accès libre. Sur un compte Instagram, j’ai déjà lancé une centaine de posts avec des contenus visuels, très accessibles. Sur le site internet, je propose des articles un peu plus longs pour ceux qui veulent aller plus loin.

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Je compte aussi créer des contenus vidéo courts et « pédagogiques », adaptés aux attentes actuelles. Et pour ceux qui veulent aller plus loin, se lancer dans la cryptomonnaie, explorer des modèles de financement alternatifs, je proposerai des formations, du coaching, ou encore des conférences ou des workshops en entreprise, comme je le faisais déjà de manière ponctuelle auparavant.

Isabelle Maradan
Isabelle Maradan
Journaliste numérique
Tropisme pour les connexions entre êtres humains qui font bouger les lignes - pas que de codes - et combattent les inégalités, les divisions et les fractures - pas que numériques - avec ou sans 4G.