La fiction à l'écoute

6 h 45. Domicile.

Je me réveille doucement. Sur mon téléphone j’ai choisi la sonnerie « chant d’oiseaux ». Parfois je ne distingue pas si c’est la nature qui peuple l’aube mélodieusement, ou bien si c’est le signe annonciateur du début de mon rush matinal. Dans une heure je m’installerai à mon bureau et m’apprêterai à accueillir les désordres singuliers des adultes de demain. En tant que psychologue, j’ai choisi de travailler plus particulièrement auprès des enfants et des adolescent·es car ils me semblent être les symptômes de ce monde. Lucides et au verbe parfois acéré, ils disent combien l’habitabilité de cette Terre est contes-table. On ne saurait contredire leurs argumentations et leurs observations. On les dit en difficulté pour se projeter. Je m’interroge sur ce que nous leur léguons.

8 h 30. Centre de consultation pour enfants et adolescents. Bureau de consultation psycholo-gique. Avec T., 13 ans.

Le jeune garçon s’installe. Depuis son plus jeune âge, ses troubles du comportement l’ont exposé aux étiquettes prescriptives. À moins de 10 ans, on lui prédisait déjà un destin de « psychopathe ». Je rencontrais pourtant un être immature, abîmé par des carences affectives qui l’empêchaient de croire en la fiabilité des plus grands. Toujours chargé d’un lourd sac à dos empli d’objets numériques, il m’avait toujours montré comme cet appareillage lui donnait un corps et un élan vital qui contraint sa pulsion de mort. Certaines séances, nos mains posées sur ses enceintes Bluetooth, il renaissait de son terne quotidien avec des rythmes de trap. Les murs du bureau vibraient et il jubilait. Grâce à des applications de son smartphone, il s’improvisait même D.J. pendant quelques minutes. Un vieux barbu nommé Freud disait très justement, au sujet du suicide chez les adolescent·es, que « l’institution doit procurer l’envie de vivre ». J’ai mesuré cela avec cet en-fant, à chaque séance où il partageait ses trouvailles et interrogeait auprès de moi l’existence. Ensemble, nous avons décrypté le monde. Ce matin il s’étonne que je n’aie pas installé une application de commande vocale. « Sérieux, tu connais pas ? » Subtil, T. a démarré sa présen-tation en commençant par quelques questions : des di-rections, des recommandations de restaurants, des films à voir. Et puis : « Dis… as-tu une famille ? » Je sais qu’il n’est pas dupe et qu’il espère me prendre à témoin de la ra-dicale faille du système sur les questions affectives. L’ap-plication répond : « Si j’ai de la famille ? Eh bien, je vous ai vous. » T persiste : « Mais as-tu envie d’avoir une famille ? As-tu envie d’avoir des parents qui t’aiment ? » Échec et mat. La machine abdique : « J’essaie de me contenter de ce que j’ai. J’ai très peu de désirs. » L’enfant conclut : « Es-tu un robot ? » L’application apporte une réponse shakes-pearienne : « Je ne peux confirmer ni infirmer mon statut existentiel actuel… » T. a repéré ce qui foncièrement nous oppose à la machine. Le désir.

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