Ce lundi 12 juillet 2021, les cours ne sont pas finis pour tout le monde. Une quinzaine de jeunes filles, âgées de 13 à 17 ans, participent au programme Jump In Tech pour s’initier aux métiers du numérique durant quatre semaines, dans les locaux de l’Université Paris-Est Créteil, dans le Val-de-Marne (94). En tout, plus d’une centaine de filles auront pu participer cette année à ce camp d’été, en journée. Une initiative de l’association Becomtech menée depuis 2017 dans plusieurs villes de France.

Convivialité

Chaque jour de formation commence par un petit-déjeuner, dans une ambiance conviviale. « Avez-vous passé une bonne semaine ? Vous avez toujours envie de venir ? », demande à la cantonade Sylvain, formateur. Il motive ses troupes avant le début du premier atelier de ce lundi, très attendu ou redouté : créer son site internet. Les filles prennent place chacune derrière un ordinateur portable. Un silence religieux succède aux bavardages de l’installation : on allume les écrans. Sylvain leur présente la citation inspirante du jour, et un tour de table est réalisé pour partager son humeur : « la météo du jour ». « C’est convivial, on dirait presque une famille alors que je ne connaissais personne il y a une semaine », confie Meyssane, collégienne à Ozoir-la-Ferrière (77).

L’atelier commence. Les filles créent un fichier .txt sur leur ordinateur et écrivent quelques phrases dedans. Elles changent l’extension du fichier en HTML. Et hop, c’est transformé en page web ! « Trop bien ! C’est beaucoup plus simple que pendant le cours de SNT (sciences numériques et technologie, N.D.L.R.) en seconde », s’extasie l’une des élèves en prenant des notes. « La leçon à retenir de cette opération, c’est qu’une page web, ce n’est que du texte ! » souligne Clara, formatrice. L’atelier devient ensuite un peu plus technique : on leur apprend comment insérer différents éléments dans leur page (liens, images…) et à la construire par blocs.

Sororité

Meyssane schématise sur le papier les différents éléments de sa future page web. La benjamine du groupe, âgée de 13 ans, mitraille de questions la formatrice. Elle vient ensuite montrer aux autres le résultat de sa page et leur détailler comment elle s’y est prise. Un bel esprit d’entraide est à l’œuvre. Est-il favorisé par la non-mixité ? Probable. « En restant entre filles, ça nous donne un cadre bienveillant », apprécie Hajar, 16 ans.

« Ces ateliers “informatiques” leur permettent de découvrir des technologies et d’acquérir certaines compétences : développer son site web ou un algorithme, prendre davantage confiance en soi… On lève des barrières liées au sexisme, en leur montrant qu’elles sont capables de réussir », explique Clara. Ces initiations déjouent des stéréotypes que les filles avaient elles- mêmes intégrés. « Je pensais que l’informatique, c’était pour les geeks qui restaient derrière leur ordi, alors qu’on peut faire plein de choses… », constate Hajar.

Astrologie, félins, Colombie, Mohamed Ali, mangas, mythologie, mode… Les thèmes choisis pour leur page web sont hétéroclites. « On leur donne cette liberté pour qu’elles y prennent du plaisir : elles sont en vacances, quand même ! », rappelle Clara. Dans le même esprit, des gifs sont soigneusement choisis pour annoncer chaque pause. L’heure de s’affronter sur le baby-foot ! Sur les Post-it jaunes affichés dans la salle, montrant ce qu’elles ont apprécié, certaines ont noté « les temps libres à rigoler », « les jeux toutes ensemble », ou encore « la nourriture ». Les repas (petit-déjeuner, déjeuner, goûter), tout comme les frais de transport, sont entièrement pris en charge pour ne pas que les familles précaires aient de dépenses à réaliser pour ces journées de formation. La moitié des participantes résident dans des quartiers prioritaires de la politique de la ville et/ou sont scolarisées dans des établissements classés REP ou REP+.

Des Post-it bleus résument leurs motivations : robots, logo, parler en public, entrepreneuriat, codage, création de jeux...

Susciter des vocations

La plupart des filles ont connu le programme grâce à des interventions de sensibilisation menées par Becomtech dans des établissements scolaires et des structures jeunesse (Maisons des jeunes et de la culture, etc.). Pourquoi ont-elles ensuite franchi le pas de l’inscription ? Des Post-it bleus résument leurs motivations : robots, logo, parler en public, entrepreneuriat, codage, création de jeux… Jump In Tech propose en effet des activités variées : Big Data, langages HTML/CSS/JavaScript, montage vidéo, 3D, visite d’entreprise, communication digitale, hackathon, entre autres. Aucun prérequis n’est cependant exigé. Le programme a pour but de faire prendre conscience aux participantes de certaines inégalités… et à les inciter à changer les choses ! Les filles représentent seulement 13 % des élèves des formations tech et informatiques, selon Syntec, la fédération des syndicats professionnels du secteur. C’est à partir de ce constat que Becomtech a voulu agir.

Parmi les inscrites, certaines, dont Lila, 14 ans, profitent du programme « pour s’occuper pendant les vacances et apprendre de nouvelles choses ». Quelques-unes veulent simplement acquérir quelques bases par « curiosité », comme Hajar, qui veut devenir professeure des écoles. Pour d’autres, comme Meyssane ou encore Isabella, c’est l’occasion de vérifier que cet univers est fait pour elles. « Je voulais voir si j’avais les épaules assez solides pour me lancer dans ce domaine-là », confie Isabella, 15 ans, qui va entrer en première avec la spécialité maths. « Apprendre le montage vidéo et faire des rencontres professionnelles » sont aussi des éléments du programme qui l’ont attirée, puisqu’elle se rêve « entrepreneuse ». Meyssane s’imagine aussi « cheffe d’entreprise », mais également « pâtissière et travaillant aussi dans l’informatique, pour coder, créer des jeux ».

De son côté, Mélody, 15 ans, est un peu déçue par l’atelier de la matinée : « Pour l’instant, je n’ai rien appris de plus qu’en cours », admet-elle, impatiente d’acquérir de nouvelles compétences avec les ateliers informatiques des jours suivants. Plus tard la Cristolienne, qui a choisi la spécialité SNT au lycée, envisage de « travailler dans l’informatique ». Ce qui l’intéresse : « Coder, créer des sites, des jeux… Il y a beaucoup de nouveaux métiers et ils ne sont pas réservés aux garçons ! »

De fait, le programme insiste beaucoup sur le fait qu’il ne faut pas s’autocensurer quant à ces métiers. Un atelier de création d’affiches sur le thème de l’égalité a d’ailleurs eu lieu pendant la première semaine. Meyssane nous montre son œuvre : une clé à molette positionnée en face du signe égal devant un ustensile de cuisine. « On peut tous faire pareil, nous avons tous droit aux mêmes opportunités », a-t-elle écrit en slogan. Émilie, 15 ans, a particulièrement apprécié cet atelier : « Il y a encore beaucoup de préjugés sexistes, dans la pub mais aussi au lycée. On y débat encore de la place de la femme qui serait à la cuisine ! », s’indigne-t-elle. Cette jeune féministe réalise d’ailleurs sa page web sur « des femmes inspirantes ». Après le déjeuner, la formation se poursuit dans un domaine très différent : l’après-midi est en effet dédié à la préparation d’un exercice de micro-trottoir, qui sera filmé. Ce sont les élèves qui trouvent leur thème : les réseaux sociaux, les différences de salaire entre les genres, la communauté LGBT, les tenues « républicaines ». Elles débattent entre elles pour choisir leurs questions et devront les poser le lendemain à des inconnu·es. De quoi pousser certaines à se dépasser. Et c’est bien là l’objectif ! S’il est encore trop tôt pour évaluer son influence sur Meyssane, Isabella ou Mélody, ce sont 70 % des participantes à la session 2020 de Jump In Tech qui envisagent de s’orienter vers un secteur en lien avec le numérique, d’après une étude d’impact. Plus largement, 86 % des filles déclarent avoir gagné en confiance pour la suite de leur parcours scolaire. De quoi sauter avec plus d’assurance, vers la tech ou ailleurs.

Delphine Dauvergne
Delphine Dauvergne
Journaliste