124 355 : c’est le nombre estimé de femmes adultes ayant subi une mutilation sexuelle féminine en France, en 2019, selon Santé Publique France. Dans un rapport de 2013, l’UNICEF estimait à 30 millions le nombre de filles risquant l’excision entre 2013 et 2023. Des chiffres vertigineux. « Les jeunes filles concernées ignorent souvent tout de cette pratique, de leurs droits et des moyens de protection », explique Pendaye Sidibé, vice-présidente de l’association Excision, parlons-en !. C’est dans cette démarche d’information et de prévention que l’association a lancé la campagne Alerte Excision en 2017, diffusée majoritairement sur les réseaux sociaux ainsi que dans les collèges et lycées de France.

En matière de prévention, l’utilisation des réseaux sociaux et d’internet paraît désormais incontournable pour toucher les personnes concernées par les mutilations sexuelles féminines. « Notre compte Instagram recense aujourd’hui plus de 5000 abonné.e.s, c’est une victoire d’arriver à intéresser au moins une personne de plus chaque jour sur ce sujet », ajoute Pendaye Sidibé. Citations colorées, portraits de « battantes », interviews vidéos… L’association de lutte contre l’excision a investi Instagram. « Cela nous permet de diffuser de l’information rapidement et de sensibiliser pour que ce ne soit plus un sujet tabou », insiste la vice-présidente de Excision, parlons-en !.

Du côté de Saida Barkat Daoud, sociologue et fondatrice de la plateforme Baadon, il était essentiel de renouveler la narration et les outils de prévention des moyens d’informations classiques. « Je voyais que ces dispositifs d’informations n’étaient pas dédiés aux femmes concernées, qu’ils étaient problématiques dans leur approche pathologisante, culturaliste et savioriste, avec des formats inadaptés aux jeunes », détaille-t-elle. En créant la plateforme Baadon sur les droits sexuels et la santé des femmes excisées, elle imagine « une proposition qui décolonise en pratique les outils pédagogiques éducatifs et les récits autour de l’excision », entre média, support éducatif et d’action.

On ne peut se défaire des images qu’en en créant de nouvelles. Le digital c’est aussi un territoire qu'on ne peut pas vous disputer, c’est un espace de liberté.

Saida Barkat Daoud, fondatrice de la plateforme Baadon

Faire émerger de nouveaux outils

Lors de sa campagne Alerte Excision en 2018, l’association Excision, Parlons-en ! a misé sur une pluralité de supports numériques. En plus d’une courte vidéo disponible sur YouTube et d’affiches, l’association a développé un site spécifique donnant accès à des quizz, à des ressources d’aide et d’information. Elle s’est aussi associée à l’association En avant toute(s) pour proposer un tchat sécurisé, anonyme et gratuit. « Les jeunes filles à risque, inquiètes ou ayant besoin de parler d’excision peuvent cliquer sur le bouton “tchat”, pour ouvrir une discussion avec une professionnelle, formée pour écouter, conseiller, et rediriger vers une structure d’accompagnement si besoin », explique Pendaye Sidibé.

Des outils numériques qui permettent de toucher les concerné.e.s, mais également de déconstruire les représentations existantes. Baadon propose ainsi une série de modélisations 3D sur  l’anatomie du sexe féminin, les techniques d’excision, la chirurgie de transposition du clitoris. « Nous avons créé ces outils basés sur la 3D et les connaissances anatomiques les plus avancées pour favoriser les apprentissages autonomes des jeunes femmes excisées. Ces outils vont les aider à mieux comprendre l’expérience de la lame, ce qu’elle fait, et ce qu’elle n’a pas fait », détaille Saida Barkat Daoud.

Images sanguinolentes et violentes de sexe mutilés, corps de petites filles mutilés qui passe à la télévision…« On a tendance à brutaliser les femmes noires avec l’exhibition de leurs corps dans des états de souffrance », explique Saida Barkat Daoud, qui souhaitait créer un nouveau langage visuel, « en remettant les femmes debout, en dessinant un corps entier, avec un visage, le désexualiser ». Pour la sociologue, il est essentiel de proposer de nouvelles représentations des femmes excisées, qui ne soit plus dévalorisante ou voyeuriste. Que ce ne soit plus un corps dont on dispose. « On ne peut se défaire des images qu’en en créant de nouvelles. Le digital c’est aussi un territoire qu’on ne peut pas vous disputer, c’est un espace de liberté », indique-t-elle.

Collectiviser et diversifier les récits sur l’excision

Au-delà d’être des vecteurs d’informations, les réseaux sociaux et les plateformes web permettent de faire émerger les récits, et de faire communauté. Saida Barkat Daoud a ainsi pensé Baadon comme une plateforme collaborative. « Il m’a semblé important d’ouvrir un espace safe, autonome, de mise en commun de ces récits, mais en les incitant à les produire. En leur donnant des outils pour s’envisager autrement, d’apprendre autre chose sur elles-mêmes », explique-t-elle. La régulation de la sexualité des femmes étant un enjeu de pouvoir, la possibilité d’échange et de partage des réseaux sociaux permet un fort engagement de la part des concernées. « Je suis convaincue qu’il n’y aura pas d’avancées de la lutte tant qu’on aura pas politisé la question sexuelle. Il n’y a que les femmes concernées qui puissent le faire », ajoute Saida Barkat Daoud.

En plus de ressources médicales techniques et thérapeutiques, notamment sur la chirurgie de transposition du clitoris, la plateforme Baadon propose un annuaire interactif et collaboratif des centres de soin, où les utilisatrices pourront modifier, commenter et noter les prestations médicales. Une émancipation et une autonomisation par le savoir, selon sa créatrice, qui a soutenu un doctorat sur la chirurgie des mutilations sexuelles. « L’accès à ces savoirs médicaux, c’est un enjeu majeur de l’empowerment des femmes excisées », soutient Saida Barkat Daoud.

Pour Pendaye Sidibé, d’Excision, parlons-en!, les réseaux sociaux ont un rôle capital à jouer pour mettre fin à la pratique des mutilations sexuelles féminines. « De nos jours, tout est interconnecté, des actions peuvent devenir virales via le dispositif qui nous est offert », commente-t-elle. Et pour Saida Barkat Daoud, d’ouvrir l’espace numérique aux concernées : « Il me paraissait urgent de les remettre au cœur du processus, pour qu’elles puissent avoir voix au débat, s’en saisir et s’auto-organiser ». Que la bataille de l’intime soit politique.

Pauline Ferrari
Pauline Ferrari
Journaliste Tech
Mes domaines de prédilections : nouvelles technologies, féminismes, sexualités, cultures web et tréfonds d'internet.