Le mensonge avec un grand F !

Condamné par les Nations Unies depuis la Seconde Guerre Mondiale, le mensonge délibéré pullule sur les médias en ligne. Certains pays comme Singapour durcissent le ton, rendant les fake news passibles de sanctions. Premier cas exemplaire, un politicien local a été récemment sommé de modifier son post Facebook jugé mensonger.

Sur les réseaux sociaux, nous avons le « like » et le « partage » facile et peu soupçonneux de la justesse des propos ou du contenu. Si bien que la sociologue des médias Divina Frau-Meigs, auteure de « Faut-il avoir peur des fake news ? » (Éditions de la Documentation française), se pose la question de la mission des médias, élargissant même sa cible à toute personne physique ou morale chargée d’informer un groupe d’individus (adultes ou enfants). Par ailleurs, elle voit les fake news comme une chance à saisir :

« Elles rouvrent le débat sur la liberté d’expression et d’opinion, l’État de droit, la démocratie et obligent un certain nombre d’acteurs — journalistes, hommes et femmes politiques, éducateurs au sens large — à redéfinir leurs missions alors qu’ils étaient restés sur le contrat d’information propre au modèle des médias pré-numériques. Désormais il leur faut tenir compte du contrat de partage, numérique, qui vise à susciter un désir de changement et à le concrétiser par des propositions de la base. »

Combien d’entre nous omettons de lire la totalité un article, ou ne visionnons que les premières secondes d’une vidéo, avant de repartager le contenu ? Le reflet dans le miroir face à nos usages du numérique n’est pas flatteur. Du côté des réseaux sociaux, en 2019 Facebook a supprimé les faux comptes par milliards et des publications sur la plateforme par millions, à l’aide de robots et de modérateurs humains, pour tenter d’amener plus d’authenticité au fil d’actualités. Mais devrions-nous laisser l’émergence de la vérité entre les mains de la tech ? Après tout, l’essor de l’intox ne provient-il pas de notre irrépressible besoin humain de paraître et de convaincre l’autre de notre savoir et de notre pertinence coûte que coûte, parfois aux dépens des faits ?

La post-vérité et les faits alternatifs, la poule et l’œuf ?

La politique s’est amplement fait les choux gras des fake news. Les plus conciliants « faits alternatifs », cousins des fake news, qualifient les points de vue contraires, mettant en doute leur véracité. Depuis l’émergence du terme en 2017, la présidence de Donald Trump aux États-Unis aura été marquée par cette volonté de se défaire de la réalité. Sur une échelle plus globale, le mensonge avidement publicisé est en train de polariser notre société déjà suffisamment morcelée. Myriam Revault d’Allonnes, philosophe, professeure des universités à l’EPHE et chercheuse, tente de faire le tri au sein de l’opinion publique :

« Il est communément admis que l’exercice du pouvoir ne va pas sans la pratique du mensonge et la manipulation. Quant à la recherche de la vérité, elle est souvent tenue pour incompatible avec la politique telle qu’elle s’exerce au jour le jour. Ce rapport antagoniste se voit aujourd’hui relancé par l’émergence de la “post-vérité” et la fabrication des “faits alternatifs. »

D’une part, l’incohérence est devenue la norme. D’autre part, cette cacophonie factuelle a désormais un nom : la post-vérité. Un terme tiré d’une fine analyse sociologique qui exprime le fait que les croyances, les émotions, la subjectivité et le message derrière les mots prennent le pas sur la véracité des faits. Nous posons-nous moins de questions qu’auparavant ou nous sommes-nous accommodés d’une réalité ambivalente ?

Redessiner le cadre de notre réalité

Des robots injectés dopés au machine learning sont chargés de nettoyer les réseaux sociaux, mais nous ne pouvons pas encore dormir sur nos deux oreilles. Il me vient à l’esprit l’anecdote d’une amie qui avait été traitée comme un troll par Instagram parce qu’elle avait dénoncé avec force une utilisatrice qui tirait profit de l’image d’une culture indigène. Non seulement elle n’en disposait pas d’une compréhension complète et authentique, mais elle répandait des idées fausses au sujet des us et coutumes, lui permettant de vendre plus de kits de cristaux purifiants. Cette dernière en pleine promotion de son livre avait réclamé une médiation de la part d’Instagram qui à son tour avait bloqué mon amie, réduisant son champ d’influence, pour la mettre hors d’état de nuire — ou de commenter pour rétablir la vérité. A la lumière de cette situation de plus en plus répandue, la sanction signifie-t-elle que la personne a tort ? Post-vérité ou pas, cela montre plutôt que dans ce cadre-ci, l’information en question n’est pas acceptable. Qu’on se le dise, la parole publique est tout aussi légitime que l’acte de la contredire.

Soyons clairs, les internautes qui détruisent le caractère d’une personne par la diffamation ou l’insulte car ils sont en désaccord avec leurs idées, ou par pure discrimination, ne méritent pas notre attention. En revanche, d’autres ne vont pas hésiter à questionner les propos des autres, apportant ainsi une nouvelle dimension au sujet. Ces garde-fous sont aujourd’hui assimilés à des trolls, car ils ou elles dérangent la bienséance actuellement recherchée par les réseaux sociaux, devenus un champ de mines traumatisant pour beaucoup.

Michael Stora, psychologue et psychanalyste, voit le numérique comme outil thérapeutique par lequel nous construisons nos personnalités. Pour lui, le faux fait partie de ce chantier personnel tourné vers le reste du monde :

« Même les trolls peuvent avoir une utilité : celle de remettre en question ce que l’on pense être vrai. Troller peut être un acte de résistance pour déconstruire ces nouvelles images de nous-même et mettre à jour une autre manière d’envisager le monde. »

À chacun ses biais cognitifs, même les robots, l’intelligence artificielle et ses concepteurs n’en sont pas exempts. Une des solutions serait d’ores et déjà d’arriver à plus de mixité dans les métiers techniques du numérique. En attendant, c’est en partie à nous de revoir dans quel cadre nous voulons évoluer et de remettre en question nos manières de nous informer et de nous exposer en ligne. Cela passe aussi par l’éducation des futurs consommateurs du numérique, les enfants. Car développer un regard critique vis-à-vis de l’information nous équipe à reconsidérer l’investissement de notre attention, une denrée de plus en plus rare.

 

« Ce sont nos pensées qui créent notre réalité, » peut-on lire dans bien des livres de développement personnel en vogue. Inspirons-nous de cette tendance à l’épanouissement personnel pour revoir la copie de nos habitudes numériques. Préservons notre cerveau et revoyons le cadre dans lequel nous consommons, fabriquons et partageons l’information, il en va de notre sécurité intellectuelle, émotionnelle et même physique. Vous pouvez déjà commencer par rejoindre la conférence au MAIF Social Club le 10 janvier pour apprendre à garder le fil et éviter de colporter des légendes urbaines à dormir debout !

 

Infos pratiques

  • Quoi ? « Info… Intox. Fake news, fake attention !
  • Qui ? Avec Divina Frau-Meigs, Myriam Revault d’Allonnes et Michael Stora
  • Quand ? Vendredi 10 janvier à 18h30 (2 h)
  • Où ? MAIF Social Club, 37 rue de Turenne, 75003 Paris.
  • Comment ? Sur inscription et présentation du billet à l’entrée
Maï Trébuil
Maï Trébuil
Digital Nomade
Fascinée par la relation entre l'humain et la tech, je décrypte les tendances innovantes qui tentent de répondre aux enjeux sociétaux d'aujourd'hui et de demain. Éternelle curieuse, je m'inspire de mes déambulations de digital nomade, avec ou sans connexion.