Cette année, la 21e saison de l’émission Koh Lanta, qui vient de s’achever, a battu des records d’audience. Mais l’on ne retiendra pas que les péripéties de ces aventuriers aux Fidji. Pour la première fois en près de vingt ans, la société de production, Adventure Line Productions, a été jusqu’à saisir la justice, face à une vague de haine, d’insultes et de menaces inédite envers plusieurs candidats. « Nous avions déjà vécu des débordements. Mais là, sur cette saison, et particulièrement pendant le confinement, nous avons été surpris, aussi bien chez ALP que TF1, par ce déferlement. Il y avait à la fois une expression massive d’amour et de passion de la part des spectateurs, mais aussi des menaces qu’ont subies certains aventuriers. Cela nous semble lié à la fois au fait que cette saison ait été massivement suivie et commentée sur les réseaux sociaux, mais aussi au confinement, qui a exacerbé le désœuvrement de certains. Vu l’ampleur que prenaient les choses, nous avons en effet saisi la justice et conseillé à nos candidats de faire de même, car certains messages reçus étaient inacceptables. Nous n’avions jamais connu une telle violence sur Koh Lanta », déclare Julien Magne, producteur exécutif de l’émission et directeur des programmes d’ALP. Au final, trois candidats ont porté plainte, après avoir reçu des menaces de viols, de meurtres, ou d’agressions de leur famille…

Sentiments d’impunité en ligne

Mais cette émission, si elle a été très médiatique, avec six à sept millions de téléspectateurs chaque semaine, n’est pas la seule à avoir remarqué cette agressivité en ligne en cette période si particulière. SOS Racisme, SOS Homophobie et l’UEJF, par exemple, ont publié un communiqué début mai, alertant sur une augmentation de 43 % des contenus haineux sur Twitter durant le confinement.

L’entreprise Netino analyse les messages haineux sur les réseaux sociaux et a elle aussi relevé un pic de véhémence durant le confinement. « Selon notre étude, globalement, le volume de ces messages est resté le même. En revanche, l’extrémité de certains propos a augmenté. Le niveau de haine grandit, et nous l’avons constaté avec cet exemple de Koh Lanta. Ces personnes ne vont pas juste dire « je te déteste », mais aller beaucoup plus loin ! « Je vais te violer », « Je vais brûler ta maison, ton restaurant », c’est extrême et inquiétant. Cela s’explique par l’impunité que ces internautes ressentent, ils ont l’impression qu’il n’y a pas de loi sur internet. Or, il y en a. Mais la volumétrie est tellement importante qu’il est difficile pour les forces de l’ordre de réprimander ceux qui dépassent les bornes », estime Jean-Marc Royer, président de Netino. Une question que la controversée loi Avia vise à résoudre, en exigeant des réseaux sociaux et moteurs de recherche qu’ils retirent rapidement les contenus incitant à la haine, ainsi que les apologies du terrorisme et des crimes contre l’humanité. Ce texte inquiète ses opposants, qui y voient des risques de censure.

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Si un internaute se retrouve face à un tel ouragan de menaces et d’insultes, Jean-Marc Royer prodigue quelques conseils : publier un message, un seul, pour appeler au calme. Et ne surtout pas répondre à chacun. Si l’agressivité est trop importante, il est aussi possible de fermer temporairement ses comptes, et ainsi se protéger.

Escalade de la violence

Poster un appel au calme, ne pas répondre aux trolls, les candidats de Koh Lanta visés l’ont tenté. Mais pas évident de résister à une telle déferlante. D’autant que certains mécanismes augmentent la violence des propos. « Nous avons observé un effet d’emballement et d’entraînement. Lorsqu’une personne est ciblée, j’ai constaté un mouvement pour surenchérir dans l’insulte. Comme un concours de muscle : le but est d’être celui qui dira la chose la plus horrible. Et durant le confinement, cela a été massif et permanent », soupire Julien Magne, d’ALP. Que ce soit sur la toile ou dans la réalité, ce phénomène a été étudié par les sciences sociales. « Cette notion d’escalade peut être aussi observée dans les émeutes. Notamment lorsque la scène est filmée, car il y a alors un public. À partir du moment où des gens se mettent en rond autour d’une bagarre, où elle est vue par d’autres, c’est là que cela peut déraper. C’est la même chose sur internet : j’ai un public qui m’observe, je me crois important, je ne fais plus attention à ce que je dis, je vais donc me déchaîner », détaille Jérôme Ferret, sociologue, maître de conférences en sociologie à l’université de Toulouse 1, qui travaille justement sur la sociologie de la violence et du conflit.

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À ses yeux, ces individus tentent surtout d’exister à travers la haine en ligne. « Ils harcèlent, car c’est un moyen de devenir célèbre, de prendre une revanche sociale, de se mettre au même niveau que les personnes qui sont à la télévision. Ils essayent de se valoriser eux-mêmes, d’accéder à un statut, et pour cela, il faut des cibles. Et la télé-réalité le permet : auparavant, les personnes que l’on admirait étaient inaccessibles. Or, ces émissions offrent une relation de proximité, on se sent autorisé à les insulter, ce sont des personnes que l’on déteste comme on détesterait un voisin », ajoute Jérôme Ferret.

Une re-socialisation à travers la haine

Et cela n’a été qu’amplifié durant la période de confinement, où les relations ont été plus numériques que jamais. « Dans ce moment d’anxiété générale, sans rapports sociaux, on n’existe plus par le regard des autres. On recherche le jugement de l’autre, mais on en est écarté par le confinement. Par un acte de haine, on se re-socialise, en partageant des valeurs, en l’occurrence la méchanceté. Cela regroupe des personnes autour de choses auxquelles elles s’attaquent et qu’elles condamnent ensemble », pointe François Jost, directeur du Centre d’études sur les images et les sons médiatiques de l’université Sorbonne Nouvelle Paris III, et auteur de l’ouvrage La méchanceté en actes à l’ère numérique.

Pour lui, le sujet touche aussi à la notion même de télé-réalité. « Le XXIe siècle a débuté avec la télé-réalité, en faisant du confinement un jeu. Et nous nous sommes tous retrouvés dans ce jeu cette année ! Nous étions nous aussi retrouvés coupés du monde. Or, dans les émissions, il y a toujours un « confessionnal », où l’on déblatère les uns sur les autres, un jugement continu. La télé-réalité nous a habitués à cela, elle existe aussi à travers le conflit. Dans le cas de Koh Lanta, et celui de Régis, qui a suscité la violence de certains internautes : ces derniers jugent ses actes et s’incluent ainsi dans le jeu », conclut-il. Pour ce candidat, la fin de l’émission début juin aidera sans doute à calmer le jeu. Et pour nous tous, ne reste qu’à espérer que le déconfinement et la reprise de la vie sociale permettront une désescalade dans cette surenchère de haine numérique.

Laura Makary
Laura Makary
Plume Journaliste