En décembre 2019, Théodore est l’un des principaux instigateurs de ce qui deviendra l’une des compétitions les plus suivies de l’Internet français. À l’époque, il ne se doute pas que le succès sera colossal : « C’était une idée comme ça ! On a monté cette coupe à deux, en se disant qu’on faisait ça pour la déconnade. Mais ça a pris des proportions auxquelles on ne s’attendait pas ! » Un an plus tard, près de 80 000 spectateurs — l’équivalent d’un Stade de France rempli — attendent impatiemment leurs champions… et leurs mèmes.

Publiés à tout va dans des groupes Facebook thématiques nommés « neurchis », ces images humoristiques multipliées à l’infini sont l’objet d’une compétition féroce qui débutera le 6 janvier : la Coupe de France du mème, réunissant trente-deux équipes réparties dans huit poules de quatre neurchis. Un format qui en rappelle un autre : « On s’est basé sur la Coupe du Monde de football », avoue Théodore. Comme dans le sport roi, une victoire vaut trois points, une égalité en vaut un et perdre ne rapporte rien. Mais au lieu de pousser un ballon dans un rectangle de 7,32 mètres par 2,44, les représentants — appelés «  les champions » — de chaque neurchis doivent se montrer créatifs en se basant sur un template, une image proposée aux deux équipes comme support de leur mème. Ils ont alors 24 h pour créer le détournement le plus drôle possible et remporter le plus de votes du public.

Culture millenials

Sur la grille de départ, les neurchis sont consacrés à des thèmes très divers : le film Astérix Mission Cléopâtre, le duo de comique Éric et Ramzy ou encore le manga One Piece. Malgré l’étendue de leur thème, Théodore fait ressortir un point commun : « Ça correspond à une génération, celle née dans les années 90. Que ce soit des mèmes autour d’Astérix ou de Kaamelott, c’est la culture des millenials. » Les statistiques Facebook le confirment : 80 % des spectateurs de la compétition ont entre 18 et 24 ans.

Monter une compétition qui n’était qu’une « déconnade », devient très vite chronophage pour les organisateurs et les mèmeurs, souvent taxés, avec humour, de chômeurs. Théodore rigole : « C’est une blague qui revient souvent. Mais, au final, avec la crise sanitaire de la covid, y a vraiment des gens qui ont été mis au chômage qui m’ont dit que ça leur laisse du temps pour de se consacrer aux mèmes. Moi je suis en école préparatoire donc je n’en ai pas beaucoup de temps libre. Je suis un peu suicidaire ! » Entre l’établissement des règles, la recherche de templates et la modération des commentaires, le mème est une occupation à part entière. Du côté des participants, Oscar, vainqueur de la dernière édition avec les deux autres champions de Neurchi de Kaamelott, reconnaît que c’est aussi chronophage : « Ça prend énormément de temps. Le premier jet vient assez facilement, car c’est des choses que l’on a l’habitude de faire. Par contre pour arriver à la version finale on y passe souvent plusieurs heures. »

La neurchisphère 

Le mèmeur compte bien réitérer sa performance et ramener la coupe à la maison : « On y va pour ça et on est motivés ! », ajoutant retirer une « petite fierté » de sa performance. « On sera à jamais les premiers vainqueurs de la Coupe de France du mème ! », lance-t-il dans une référence footballistique aux supporters de l’Olympique de Marseille, qui rappellent régulièrement être « à jamais les premiers » français à avoir décroché la très convoitée Ligue des Champions. 

Mis à part le processus de qualification des participants, la deuxième édition repart sur des bases similaires à la première. Mais la communauté des aficionados de neurchis s’est, elle, un peu plus renouvelée d’après Oscar. « Elle a énormément changé avec un nombre de groupe hallucinant ayant été créée. Le contenu est différent pas seulement depuis l’année dernière mais depuis, à peu près, deux ans. Avant c’était une grosse majorité de posts trouvés ailleurs, alors que désormais il y a beaucoup plus de créations originales. »

Le succès rencontré par la Coupe de France du mème est loin d’être anodin. Si les mèmes n’ont pas de frontière, leur partage dans des groupes thématiques est une pratique bien de chez nous. « Les neurchis, c’est très français. Les Américains, ils passent plutôt par le réseau social Reddit pour publier leur création », détaille Théodore. En perte de vitesse, la centaine de neurchis Facebook redonne au vieux réseau social une dynamique. Et un intérêt nouveau : « Personnellement, je ne pense pas qu’une communauté Neurchi aurait pu se développer autre part que sur Facebook ! »

Vincent Bresson
Vincent Bresson
Journaliste
Boomer en devenir, Vincent est un journaliste indépendant traînant sa plume auprès de différentes rédactions. Passionné par les communautés marginales et les mèmes bien sentis, il aime particulièrement écrire sur les usages des nouvelles technologies.