Minces, blanches, sans poils : pendant longtemps, l’image renvoyée des femmes par la publicité et les médias traditionnels était un idéal inatteignable pour le commun des mortels.

C’était sans compter sur l’ampleur du mouvement « body positive », qui se déploie depuis une décennie sur internet. Sur Instagram, le hashtag regroupe plus de 14 milliards de publications, montrant principalement des femmes… ce qui n’est pas anodin. « Le rapport au corps a toujours été lié aux luttes féministes, car c’est le premier territoire de contrôle des femmes. En soi, le corps féminin est déjà hors norme » rappelle Sophie Barel, chercheuse doctorante en sciences de l’information et de la communication à l’université de Rennes 2.

Les origines du mouvement body positive sont inexorablement liées à la démocratisation d’internet, des réseaux sociaux et de la mise en scène de soi. L’organisation The Body Positive naît aux États-Unis en 1996 à l’initiative de Connie Sobczak et Elizabeth Scott, après le décès de la sœur de Connie suite à des années de troubles alimentaires. Avec l’internet des blogs des années 2000 puis les réseaux sociaux, le mouvement body positive se développe. Pour Georgia Stein, mannequin grande taille et organisatrice des « All Size Catwalk » en France, des défilés sauvages montrant toutes les morphologies et les couleurs de peau, « le body positive c’est tout simplement s’aimer, qu’importe qui on est ».

Le body positive c’est tout simplement s’aimer, qu’importe qui on est.

Georgia Stein, mannequin grande taille

Un mouvement politique 2.0 ?

L’éclosion du mouvement sur internet peut paraître paradoxal, comme l’explique Georgia Stein : « les réseaux sociaux sont à double tranchant : ça peut faire beaucoup de mal aux plus jeunes, en prônant un corps parfait. Mais c’est grâce à eux que le body positive a pu se développer et être suivi ». Avec ce hashtag, de nouvelles images apparaissent : celles de femmes avec des bourrelets, des poils, des muscles, de l’acné, des peaux noires…

Internet diffuse largement le message, de manière gratuite et accessible. « Au début, montrer son corps en ligne n’était pas militant, mais répondait à une absence de représentation » explique la chercheuse Sophie Barel. Pour la créatrice du compte instagram CorpsCools, bibliothèque dites et faites par les personnes grosses, « Il y avait des mouvements féministes qui parlaient des injonctions au corps, des mouvements de fat activistes construisant une vision politique des corps, mais le body positive n’est pas un mouvement dans le sens militant et politique ».

Il faut entendre les histoires de chaque personne en surpoids, des problèmes d’hormones, des grossesses, des ruptures, des traitements, des maladies...

Georgia Stein

« Chaque partie du corps a ses hashtags »

Très vite, le body positive est décrit comme luttant contre la grossophobie et les injonctions des magazines. Georgia Stein, qui a organisé en septembre dernier la 3ème édition de son « All Sizes Catwalk », a réuni plus de 500 modèles pour défiler au pied de la Tour Eiffel. Selon elle, ce succès passe aussi par une démocratisation du terme « body positive » sur internet. « Derrière l’image que l’on renvoie, il faut entendre les histoires de chaque personne en surpoids, des problèmes d’hormones, des grossesses, des ruptures, des traitements, des maladies… » affirme-t-elle. Le body positivisme ne s’arrête pas à la morphologie : il englobe les poils, la couleur de peau… « Chaque partie du corps a ses combats, ses hashtags : il y a une récurrence dans la manière de communiquer dessus » détaille la chercheuse.

Mais depuis quelques années, le mouvement body positive se polarise : les plateformes sont accusées, Instagram en tête, d’invisibiliser les corps gros et ainsi de promouvoir un body positivisme qui reste très normé. Même si la plateforme tend à revoir son algorithme, « Instagram a participé à déconstruire des normes pour en recréer. Des silhouettes blanches, minces, qui ont les moyens de s’entretenir, se réclament du body positive » constate Sophie Barel. « Je n’aime pas le côté “développement personnel” qu’il y a dans cette notion. On insiste sur la responsabilité individuelle : si tu veux être bien, il suffit de t’aimer. J’ai beau m’aimer, dans un train, les fauteuils ne s’agrandissent pas pour moi ! » dénonce la créatrice de Corpscools.

Les personnes grosses sont toujours invisibles, et on ne parle pas des enjeux systémiques de la grossophobie.

Sophie Barel

Le body positive, argument marketing ?

De nombreuses marques utilisent l’argument du body positive, en présentant des silhouettes plus diversifiées. Pour Georgia Stein, cette récupération marketing n’est pas problématique. « C’est LE mot phare que tout le monde utilise. Dans une société où l’œil est habitué à la minceur et à la blancheur, le cerveau enregistre la diversité » déclare-t-elle. Mais la diversité affichée par les marques est toute relative : « le féminisme, l’inclusivité sont des choses qui sont “tendances” et qui font vendre. Les personnes grosses sont toujours invisibles, et on ne parle pas des enjeux systémiques de la grossophobie » insiste la créatrice de CorpsCools.

Si le mouvement body positive divise, il continue à prendre de l’ampleur et à toucher d’autres types de publics : la marque de rasoirs Gillette a révélé en novembre une publicité célébrant la diversité au masculin à travers notamment un couple gay et un homme trans. Les réactions offensées sur les réseaux sociaux montrent combien la diversité des corps est encore difficile à atteindre, notamment pour la communauté LGBTQIA+.

Pauline Ferrari
Pauline Ferrari
Journaliste Tech
Mes domaines de prédilections : nouvelles technologies, féminismes, sexualités, cultures web et tréfonds d'internet.