La version officielle prône un dispositif alternatif capable de fonctionner même dans des cas extrêmes. Il permettrait ainsi aux différents services russes de perdurer lors de guerres ou de cyberattaques d’envergures entraînant la déconnexion des grands serveurs mondiaux. Pourtant, pas besoin d’être Nostradamus pour déduire que le gouvernement de Vladimir Poutine serait à même de contrôler le flux d’informations de ses concitoyens. Selon ce dernier, « L’internet libre et l’internet souverain sont deux notions qui ne se contredisent pas ». Difficile d’adhérer à une telle affirmation sachant que l’anonymat disparaît au profit d’une surveillance accrue de l’activité numérique et de l’ensemble de son contenu. En quelques années, les autorités russes ont déjà bloqué de nombreux sites comme le réseau social professionnel LinkedIn, la plateforme de vidéo en ligne Dailymotion, ainsi que la messagerie Telegram. Même s’ils ne sont pas les pionniers en la matière, cette nouvelle démarche restreint encore un peu plus les libertés d’internet. Et vous ? Si vous vous saviez surveiller, réfléchiriez-vous à deux fois avant de laisser libre cours à vos opinions ?

Un bien-fondé qui peut vite déraper

Le but de la manœuvre du Runet est la réalisation d’une infrastructure pérenne permettant le bon fonctionnement d’internet en toute circonstance. À cela s’ajoute néanmoins une mise en place de moyens de contrôle centralisés des fournisseurs d’accès pour agir en cas de menaces.

Pour y parvenir, les différents nœuds de connexion russes sur le réseau mondial sont limités afin de former un véritable Intranet national. Une fois ces points d’accès régentés, l’internet peut être isolé à tout moment. Les autorités télécoms russes Roskomnadzor sont alors à même de disposer de l’ensemble des actions allouées aux opérateurs. Il est donc possible d’intervenir en bloquant un site ou un contenu de manière simple et efficace. Une telle mainmise sur le trafic est quasiment impossible aux États-Unis et en Europe du fait d’une construction des réseaux fortement décentralisée.

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Déjà en mars 2019, le projet de loi controversé du Runet avait réuni près de 15 000 manifestants à Moscou opposés à sa mise en place. Alors que certains clamaient ne pas vouloir vivre dans une prison numérique, le gouvernement russe est resté sourd à toutes revendications. Le mois suivant, diverses organisations internationales de défense de la liberté d’expression et des droits de l’homme étaient montées au créneau. Avec un contrôle étatique accru, ces dernières craignent pour le maintien de l’anonymat en ligne et d’un internet libre.

Or, le contrôle du Runet sera chapeauté par le Roskomnadzor. Déjà à l’origine de nombreux blocages de contenus jugés abusifs sur le web, l’agence de surveillance russe détiendra les pouvoirs sur les informations entrantes et sortantes, ainsi que sur les différents services numériques. Elle assure cependant que le but n’est pas d’isoler internet ni d’accentuer la censure, mais d’agir en cas de nécessité…

Une tendance au contrôle qui nous inquiète tous

La communauté internationale est bien consciente de la menace qui pèse sur les libertés publiques et individuelles. Si le démantèlement d’internet se propage encore, la confiance dans le réseau risque de dégringoler en chute libre.

Numéro un à cet exercice, la Chine a immédiatement créé un espace contrôlé lors de la mise en place de son internet dans les années 90. Avec une supervision maîtrisée, le pays dispose d’une emprise sur toutes les informations en transit. Les opérateurs nationaux tels que Baidu, Alibaba et Sina Weibo remplacent les Gafam au travers de versions locales. Enfin, de nombreux employés sont chargés de surveiller les contenus pour bloquer toute critique sur le système politique et social chinois. Le président Xi Jinping a récemment augmenté les restrictions liées à internet et plus de 26 000 sites internet ont été jugés illégaux rien que sur l’année 2018.

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Second en la matière, l’Iran s’est notamment fait remarquer en novembre dernier en imposant un black-out complet de son Internet. Le but était d’empêcher la sortie de vidéos des émeutes meurtrières suite à une hausse du prix de l’essence. Un blocage de plusieurs jours rendant difficile la circulation des informations à travers le monde. Une action qui a été réitérée le 25 décembre 2019 dans certaines provinces à la veille d’un hommage aux victimes de ces manifestations.

Là ne s’arrête pas la liste des pays ayant recours à ce type de manœuvres. Selon l’ONG Access Now, il y a eu 196 interruptions d’internet dans 25 pays sur l’année 2018. Inde, Irak, Soudan, Pakistan, Bénin, la liste est longue. Malgré la liberté d’expression que représente internet, il n’est pas impossible pour les États de le contrôler à leurs fins. Pourtant, l’accès à internet et la liberté d’expression qui s’en rapporte ont été reconnus comme un droit fondamental par le conseil des droits de l’homme de l‘ONU.

De plus en plus de gouvernements affichent leur désir d’imposer un Internet Souverain pour diverses raisons. Heureusement, les infrastructures de réseaux ouverts compliquent grandement ce type d’initiative. C’est le cas en France. Mais là ne réside pas l’ensemble de moyens de contrôle à la disposition des États. Il est toujours possible d’intervenir par le biais des fournisseurs d’accès et des hébergeurs en filtrant les sites, les moteurs de recherche et en retirant des contenus précis.

Thomas Bossy
Thomas Bossy
Scribe numérique
Voilà un mot bien inusité pour se retrouver devant notre digital, qui lui bien connu, envahit nos vies modernes d’une multitude de manières. J’aime jouer sur les contrastes, fouiller, chiner et comprendre ce qui fait les particularités d’un sujet pour le mettre en avant. Je suis un scribe derrière son écran.