La reconnaissance faciale, ça match ou pas ?

Parler d’une reconnaissance faciale serait éluder l’étendue que proposent les différentes technologies rendues possibles par ce nouveau procédé. Même si elles semblent en apparence voisines, toutes ces technologies ne soulèvent pas les mêmes questionnements en matière de protection et de liberté des données publiques.

Le premier usage permet la vérification de l’identité en comparant l’image d’un individu avec celle stockée dans un document comme le passeport biométrique ou la carte d’identité. Dans ce cas, rassure la CNIL, il n’est pas obligatoire de détenir une base de données, l’image peut donc être détenue exclusivement par son utilisateur, c’est le cas lorsque vous déverrouillez votre téléphone.

Le second cas consiste à comparer l’image d’un individu avec celles conservées dans une base de données préalablement constituée comme ce peut être le cas dans le cadre de portiques de sécurité biométrique dans une entreprise qui comparerait l’individu se présentant au portique avec la liste de personnes habilitées à pénétrer dans l’enceinte. Dans ce cas, la CNIL commence à serrer la vis et exige de l’autorité ou de l’entreprise qu’il y ait une raison valable à cette utilisation, ou qu’une exigence de sécurité le nécessite. Aujourd’hui, les enquêteurs judiciaires aussi ont le droit d’exploiter ce type d’images en interrogeant le fichier de traitement des antécédents judiciaires.

Ce qui contrarie fortement l’autorité de contrôle des libertés est bien l’usage de la reconnaissance faciale « à la volée », c’est-à-dire dans l’espace public, autrement dit, la mutation de la Smart City en une Safe City, aujourd’hui fortement contestée par des organisations de défense des libertés.

Actuellement, ce type de technologie ne court pas les rues dans les villes et métropoles françaises, mais la tendance pourrait changer. Non loin d’ici, de plus en plus de contrées chinoises se muent pour devenir de véritables Safe City à la Black Mirror, avec des systèmes de vidéosurveillance capables de repérer le moindre individu même dans un environnement dit « non contrôlé » (variations de lumières, basse qualité de vidéo, mouvements constants…).

Big Brother, sors de ce corps

En octobre 2019, Cédric O., l’actuel Secrétaire d’État au Numérique déclarait vouloir expérimenter des systèmes de reconnaissance faciale notamment dans le cadre de la vidéosurveillance afin que les industriels progressent et que l’Europe puisse se hisser au même niveau que ses voisins européens et chinois. Ces annonces ont provoqué une vague de débats citoyens, entre défenseurs de la suprématie technologique, progressistes à leurs heures perdues, ou fervents défenseurs des libertés personnelles farouchement opposés à tout système permettant, in fine, la captation de données personnelles à son insu. Le 19 décembre, 80 organisations (parmi eux la Ligue des Droits de l’Homme, la Quadrature du Net, le syndicat de la Magistrature…) ont d’ailleurs signé une lettre commune appelant à « résister à la surveillance de nos villes et de nos vies ».

Dans l’univers des Smart City, le vent tourne concernant l’utilisation de la reconnaissance faciale notamment dans une logique de sécurisation de l’espace public et d’anticipation d’actes jugés dangereux.

Chez l’oncle Sam, des expérimentations sont menées depuis de nombreuses années déjà, à San Francisco depuis mai 2019, mais aussi à San Diego, pionnier en la matière. En effet, dès 2012, les autorités avaient mis en place cette technologie. Résultat, après plus de 65 000 visages démasqués, aucune interpellation n’a effectivement eu lieu et le SDPD (San Diego Police Department) a décidé de jeter l’éponge et de revenir aux bonnes vieilles méthodes des empreintes digitales. Au-delà du manque d’efficacité du système, le rapport gouvernemental précisait les biais racistes et sexistes des systèmes de reconnaissance faciale, qui auraient eu tendance à « identifier à tort des personnes asiatiques ou noires comme suspectes, cent fois plus que des personnes blanches ».

Outre-Manche, la reconnaissance faciale est utilisée à des fins sécuritaires, même si une récente étude effectuée par Scotland Yard pointe, elle aussi, d’importantes failles dans le système ne permettant pas un traitement optimal des informations captées. La reconnaissance faciale, si elle inquiète dans son usage quotidien, ne serait-elle finalement qu’un prétexte pour permettre aux autorités de mieux contrôler la Smart City ?

Le côté obscur de la force

Si les prouesses technologiques permises par la reconnaissance faciale sont nombreuses, il n’est pas sans oublier le risque de déviance vers un système globalisé de surveillance humaine dans le cadre de son implémentation dans la Smart City. Dans un monde plus orwellien que jamais, la Chine a souhaité aller encore plus loin, en instaurant un système de crédit social, autrement dit en effectuant une notation de chaque individu en fonction de son comportement, digne d’un épisode tout droit sorti de Black Mirror. Ainsi, commettre une infraction, ou traverser aux feux rouges serait de nature à baisser la note citoyenne. Si, en Europe, beaucoup de citoyens sont encore frileux, que penser des 200 millions de caméras de surveillance et des 400 millions supplémentaires que nos voisins chinois sont en train d’installer ?

Face à ce risque, et à la suite des expérimentations menées également en France, notamment durant le carnaval de Nice, la Quadrature du Net mène l’offensive contre les Smart City. En créant Technopolice, une plateforme dédiée à la lutte contre les technologies de surveillances à l’œuvre dans les villes, le groupuscule entend bien « défendre les libertés fondamentales » à l’heure où des projets de reconnaissance faciale dans les lycées français font déjà débat. Dopés aux algorithmes d’analyses d’image, les systèmes de reconnaissance faciale contenus dans certaines caméras intelligentes font depuis la cour à des villes comme Valenciennes, La Défense, ou encore Toulouse qui expérimentent des systèmes de détection automatique d’anomalies, mouvements de foule ou tout autre comportement douteux.

De la Smart City à la Safe City, tout est ainsi question de visage et la subtilité ne tient plus qu’à quelques articles du RGPD vivement soutenus par la CNIL qui n’entend pas faire de la France, pour le moment, un environnement globalement surveillé.

L’Empire du Milieu contre-attaque

Alors même que la Chine tente de se hisser en leader technologique incontesté sur la place mondiale, notamment en soutenant les programmes de reconnaissance faciale et d’intelligence artificielle, la population commence à faire front et dénonce progressivement la collecte massive de données biométriques, d’empreintes digitales, de scans de visages ou encore d’iris d’œil.

Alors, Big Brother sur le grill ? En Chine, la reconnaissance faciale s’impose partout, dans les toilettes publiques, les aéroports, les banques, les commerces. Pour autant, des Chinois contre-attaquent, et n’hésitent pas à le faire en place publique, une première dans un gouvernement pourtant réputé pour son caractère répressif. Lao Dongyang, un professeur de droit à l’université Tsinghua à Pékin, a ainsi qualifié la reconnaissance faciale de « pacte avec le diable » et Guo Bing, un professeur de droit qui a décidé de porter plainte lorsqu’un zoo a voulu scanner son visage, estime-lui que « la fuite ou l’utilisation frauduleuse de données personnelles peut facilement porter atteinte à la sécurité et aux biens des consommateurs ». Aujourd’hui, la Chine n’a toujours pas mis en place de réglementation à propos des informations personnelles, même si un projet de loi est en cours de rédaction.

Difficile alors de nier l’évidence, qu’il s’agisse du cadre privé ou étatique, l’utilisation de la reconnaissance faciale comporte des dérives et conduit à des abus. Au-delà du très médiatisé cas chinois, l’Inde utilise aussi la technologie de reconnaissance faciale pour identifier certains manifestants, une façon détournée de « retrouver des enfants portés disparus », comme cela avait été annoncé initialement dans le projet du gouvernement indien.

Cap sur l’horizon !

Au-delà même du simple débat provoqué sur la reconnaissance faciale et les technologies puissantes qui s’y cachent, l’émergence de véritables villes intelligentes et, de surcroît, connectées, pose la question de la présence de l’intelligence artificielle dans nos villes et nos vies alors même qu’elles promettent de nombreux avantages pour le citoyen connecté. Alors demain, tous scannés, tous espionnés ?

Karen Jouve
Karen Jouve
Plume citoyenne
Passionnée par les nouvelles technologies et l'innovation, je m'intéresse au développement de l'Intelligence Artificielle, du Big Data, de la Blockchain et des technologies de rupture tout en ayant l'intime conviction que l'humain a une grande part à jouer dans l'ensemble de ces transformations.