Le 30 mai, vous animerez bénévolement une dernière formation en ligne ouverte à 10 000 personnes pour Nous Toutes. Si elle fait le plein, ce sont 25 000 personnes qui auront ainsi été sensibilisées gratuitement aux violences sexistes et sexuelles depuis début avril. Un record…

Caroline De Haas. Et une formation féministe avec 10 000 personnes en même temps, ce serait une première ! Ce qui est drôle, c’est qu’avant le confinement j’étais contre l’idée des formations en ligne sur ces violences. C’est un sujet sensible et il me semblait difficile de faire changer les comportements à distance. Mais le confinement est arrivé. J’ai passé les quinze derniers jours de mars bloquée chez moi, sans travail, à réfléchir à la manière dont je pourrais être utile dans un contexte qui augmente ces violences. Je me suis dit que j’allais faire ce que je savais faire : formatrice, mon métier !

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Le 6 avril, j’animais la première formation Nous Toutes sur Zoom. Face au nombre d’inscriptions, nous avons augmenté peu à peu la capacité des formations à 1000 puis 3500 personnes par session. En tout, nous en avons formé 15 000 en une vingtaine de sessions. Lorsque nous avons programmé la dernière formation, qui aura lieu le 30 mai, nous avons lancé un crowdfunding pour payer l’accès à une capacité de 10 000 personnes en visioconférence. En quatre heures, nous avons récolté plus de 10 000 euros. Cela permet de payer Zoom et les interprètes en langue des signes, puisque cette session sera retransmise dans cette langue sur un deuxième écran.

Quels sont les objectifs de cette formation ?

Caroline De Haas. Elle sert à prendre conscience de l’ampleur des violences. Connaître ces chiffres permet de percuter l’illusion de l’égalité et de donner envie aux gens de s’engager. Quand je dis, par exemple, que 94 000 femmes sont victimes de viols ou de tentatives de viols chaque année et que 32 % des femmes ont déjà été harcelées au travail, il y a des gens qui tombent de leur chaise. Y compris des personnes plutôt déjà sensibilisées à ces thématiques. Cette formation permet aussi de faire la différence entre conflit et violence. De caractériser, de définir les types de violences, de décrypter leurs mécanismes et de savoir ce qu’il faut dire à une victime. Il est important de bien nommer les choses.

Nous Toutes ne proposait pas ce type de formation avant le confinement…

Caroline De Haas. Pas celles-ci, non. Mais la formation fait partie de l’ADN de Nous Toutes. Dans ce collectif, il n’y a pas un temps de réunion sans la formation des militantes. On peut transmettre des informations chiffrées ou travailler sur la façon d’organiser un événement ou encore d’utiliser Twitter. Déjà, à la création de Groupe F, qui a précédé celle de Nous Toutes, l’objectif était de constituer un mouvement de masse pour en finir avec les violences sexistes et sexuelles. Pour toucher le plus de monde possible, l’idée est de fonctionner par capillarité. On commence par former un premier cercle, plutôt composé de militantes féministes, formées et informées, et on élargit à des personnes moins sensibilisées, et ainsi de suite jusqu’à un cercle très éloigné de ces questions. 100 000 personnes formées, c’est un objectif qui me semble satisfaisant pour faire bouger la société. Chacune d’entre elles peut agir et sensibiliser sa famille, son entourage, son environnement professionnel, associatif, amical,…

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Le distanciel change-t-il le support de formation et la manière d’animer ?

Caroline De Haas. Dans ma vie professionnelle, j’ai un rapport particulier au PowerPoint comme support de formation. Les miens ne contiennent pas de texte. Lorsque vous êtes dans une salle avec des gens, il y a des choses que vous dites, sans les écrire, ou alors sur un paperboard. En visioconférences, tout doit être écrit sur le PowerPoint. L’attention est plus fugace, les gens n’entendent pas tout. Il peut y avoir un bruit chez eux, une interruption.

Quant à ma méthode d’animation, elle est participative et dynamique en présentiel comme en distanciel, avec des quizz et des interactions avec la salle. C’est donc adapté à l’animation en ligne. En visioconférence, les personnes qui vous suivent n’ont pas de micro ni de vidéo allumés, mais réagissent par chat. Cet outil permet aussi de faire passer une communication non verbale. J’ai régulièrement des messages avec des Smiley aux yeux écarquillés, lorsque j’évoque certains chiffres, par exemple. Je me suis habituée à regarder rapidement les messages et à réagir à la tendance que j’observe. Deux ou trois autres personnes étaient mobilisées avec moi, et identifiées comme interlocutrices Nous Toutes, afin de répondre à certains messages ou envoyer des compléments d’information, des liens, des réponses à certaines questions auxquelles je ne répondais pas. Nous avions 10 000 lignes sur le chat pendant une session réunissant 1000 personnes, soit 10 messages chacun, en moyenne.

Quand on mène une formation avec 1000 personnes, on ressent bien l’adrénaline ! J’en sortais épuisée. Mais après chacune des sessions, je reçois des messages : des femmes qui témoignent de violences, qui sont intervenues auprès d’une amie à qui elles ont demandé si elles étaient victimes de violences. Ces formations sont utiles et peuvent changer des vies.

Quels sont les avantages et les inconvénients de la formule pour les personnes qui suivent ces sessions ?

Caroline De Haas. Outre le nombre de gens que l’on peut toucher et le fait de ne pas avoir à se déplacer, un autre avantage sur les questions de violences est de ne pas se retrouver face à d’autres personnes. Dans le cadre professionnel, cela peut être compliqué d’être à côté des collègues qui sont la source du problème.

Les principaux inconvénients, ce sont les problèmes de connexions et le fait de ne pas se trouver forcément au calme. Autre difficulté : les stéréotypes sortent moins facilement par chat qu’à l’oral. Une session en ligne peut être enregistrée. Il peut en rester une trace. Les gens craignent que ce soit moins confidentiel que lorsqu’on est dix dans une pièce, dont rien ne sortira.

Pensez-vous poursuivre les formations en ligne ?

Caroline De Haas. Pendant le confinement, les 1000 places disponibles pour une formation étaient pourvues en 48 heures par des personnes du monde entier. Hors confinement, la dynamique n’est pas la même. Les gens sont moins disponibles. J’ai repris le travail à temps plein en tant que formatrice du groupe Egaé [dont elle est directrice associée, NDR]. Dans l’immédiat, j’ai été sollicitée pour faire de la formation de formateur en ligne, suite à ces sessions. Mais s’il y a un nouveau confinement, un jour, on en fera d’autres !

 

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Isabelle Maradan
Isabelle Maradan
Journaliste numérique
Tropisme pour les connexions entre êtres humains qui font bouger les lignes - pas que de codes - et combattent les inégalités, les divisions et les fractures - pas que numériques - avec ou sans 4G.