Entrepreneuse à 21 ans, 15 salariés sous sa direction, 70 heures de travail par semaine… Contrairement à ce que ces chiffres pourraient laisser suggérer, Victoria Mandefield, fondatrice et directrice de l’association Solinum n’avait pas du tout envisagé d’entreprendre à peine diplômée. « Ça m’est tombé dessus. Je pensais devenir une ingénieure “standard”, travaillant dans une grande entreprise, nous confie amusée la jeune femme, de 26 ans aujourd’hui, cheveux jusqu’à la taille et masque à l’effigie de Frida Khalo sur le nez . Je ne connaissais pas l’ESS (économie sociale et solidaire, ndlr), ni l’entrepreneuriat social. Pour moi les entrepreneurs étaient forcément des hommes, super stylés, cherchant à faire de l’argent ». Une image éloignée de sa nature introvertie et timide, qu’elle sait dompter désormais.

Le hasard alors ? Pas tout à fait. Quand Victoria débarque de ses Vosges natales à Paris pour suivre ses études d’ingénierie elle s’engage comme bénévole et participe à des maraudes. « A Paris, il y a beaucoup de précarité. En découvrant ça, on se dit qu’il faut faire quelque chose », commente-t-elle. Très vite, elle ressent le besoin d’avoir des outils pour mener à bien ses missions. « Il m’est arrivé de mal orienter des personnes. Vers des structures fermées pour l’été par exemple ou vers d’autres qui ne s’adressent qu’à des publics spécifiques qui ne les concernent pas, explique la jeune femme. Ce qui n’est pas sans impact. Non seulement, les personnes n’ont pas eu accès à ce dont ils avaient besoin mais cela peut rompre le lien de confiance établi ». C’est donc, d’abord, pour s’aider elle-même qu’elle commence à lister les lieux d’ouverture de droits, de distribution alimentaires, ceux où il est possible de recharger son téléphone ou se doucher. De fil en aiguille, la liste manuscrite devient un fichier Excel, un site internet puis Soliguide en 2016. Mais c’est véritablement à partir de 2018 que les projets du guide numérique et de l’association Solinum prennent forme.

En 2020, 470 000 recherches

Aujourd’hui, Soliguide ce sont 10 000 lieux référencés sur 10 territoires, régulièrement mis à jour. En 2019, 91 000 recherches ont été effectuées, par des personnes SDF et les associations partenaires de Solinum comme La Croix Rouge, la Société St-Vincent-de-Paul ou le 115. En 2020, avec la pandémie, les besoins ont augmenté quand de nombreuses structures ont été contraintes de fermer pendant le premier confinement. Dès mars, l’équipe de Solinum s’est attelée à mettre à jour les précieuses données de son guide avec les structures toujours ouvertes. « Cela a permis d’éviter des ruptures de parcours », commente la directrice. Solinum a même reçu des demandes provenant d’autres territoires non couverts. Pour faire face à l’urgence, 700 fiches temporaires de structures partout en France ont été ajoutées au Soliguide. « En 2020, le nombre de recherches sur Soliguide a explosé avec 470 000 recherches. Ce pic a démontré son utilité », résume-t-elle.

Pourquoi la blockchain, l’intelligence artificielle ou l’analyse de données, ne devraient servir qu'à des produits et services dont on ne sait pas s’ils nous sont vraiment utiles, plutôt qu’à l’intérêt général ?

Le numérique au service de l’intérêt général

Comme quoi numérique et travail social font bon ménage. Contrairement aux idées reçues, 71% des personnes SDF sont en effet équipées d’un smartphone[1]. Et l’action sociale n’a pas vocation à travailler qu’avec des bouts de ficelle. « Pourquoi la blockchain, l’intelligence artificielle ou l’analyse de données, ne devraient servir qu’à des produits et services dont on ne sait pas s’ils nous sont vraiment utiles, plutôt qu’à l’intérêt général ? fait mine de s’interroger Victoria Mandefield. Les outils numériques peuvent rendre l’action sociale plus efficace, en dégageant du temps aux travailleurs sociaux. Et donc d’aider plus de personnes.

« Nous sommes très fiers de l’impact du Soliguide mais nous ne sommes aujourd’hui que sur une petite partie des territoires », modère-t-elle. Donc en 2021, l’objectif est clair : essaimer Soliguide dans un maximum de régions. Et aussi, importer à Nantes l’outil Merci pour l’invit’, jusqu’à présent en expérimentation à Bordeaux et en Ile-de-France. Cette plateforme entend fédérer un réseau d’hébergeurs citoyens pour accueillir chez eux des femmes sans domicile fixe. Pas sûr que cette fan de jeux vidéo arrive à avancer dans le dernier opus Assassins’Creed qu’elle a commencé il y a quelques semaines, tant cette année s’annonce chargée. Mais cela ne la dérange pas. Au contraire. « Je n’ai pas l’impression de travailler. Et puis c’est un projet qui a du sens. »

Alexandra Luthereau
Alexandra Luthereau
Journaliste Presse
Journaliste par goût de travailler sur des sujets et thématiques divers, mes sujets de prédilection sont l'environnement, le handicap, l'égalité femmes-hommes, les banlieues, les nouvelles technologies et la santé. Ca fait beaucoup, mais je suis gourmande.