« Normalement, je suis à 160 000- 150 000 pas hebdomadaires. Depuis le début du confinement, je suis dans une moyenne de 33 000 pas », soit environ 4700 par jour au lieu des plus de 21 000 habituels, quantifie Sébastien*, 34 ans, chargé de mission dans une association et doté d’une Fitbit. « Ça m’a donné les chiffres. La montre m’a permis de me dire ce que le confinement signifie : pour moi, clairement, marcher quatre à cinq fois moins. » Forcément, avec une réclusion à domicile et une heure maximum de sortie pour se promener ou faire son jogging, les fameux « 10 000 pas » quotidiens que la plupart des applis fixent comme objectif pour rester en bonne santé sont durs (pour ne pas dire impossibles) à atteindre.

Arnaud, metteur au point de 31 ans, sans cesse en mouvement sur les chantiers pour mettre en service les installations de climatisation et ventilation, est ainsi passé de 13 000 à… 600 pas par jour. « C’est les pas que tu fais à la maison entre la cuisine et la chambre, ou l’aller-retour à la petite supérette en bas. » Malgré cette chute chiffrée, le confinement ne rime pas systématiquement avec mise à distance des applis santé ou montre connectée. Au contraire. Pour Anne-Sylvie Pharabod, spécialiste de l’étude des métriques de soi et chercheuse à Orange Labs, « il y a des chances pour que le renforcement de la sédentarité mette dans l’actualité les questions de prévention et de self-tracking ». Y compris post-confinement.

Pas d’observation sans observance

Certes, dans un premier temps, le nombre de pas parcourus en une journée a cessé de compter. Logique pour Arnaud. « C’était l’alerte qui venait à moi, j’n’allais pas dans l’appli. » Une notification quand les 10 000 pas étaient atteints lui suffisait. Là, confinement oblige, silence radio. Camille, 30 ans, responsable de rayon dans un magasin de bricolage, a, elle, à l’inverse, « toujours été très attentive » à son nombre de pas : « Être active est une vraie addiction pour moi. » Confinée et « super anxieuse de ne pas être en capacité d’être “plus mobile” », elle a quand même « vite abandonné » la consultation quasi journalière de ses « résultats » : « Mon nombre de pas était proche du néant ! »

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Cela n’étonne pas Anne-Sylvie Pharabod. « L’adoption de l’outil paraît conditionnée par la satisfaction de construire un regard bienveillant sur soi », écrit-elle dans l’article « “Faire ses 10 000 pas”, vraiment ? Une enquête sur les pratiques de self-tracking ordinaires » (Réseaux, 2019). Ainsi, en cas de blessure forçant l’arrêt de toute activité ou durant la période des fêtes si l’outil est utilisé pour surveiller son poids, on ne va pas s’infliger les chiffres dus à ce relâchement, qu’il soit forcé ou que l’on se l’autorise. « Dans le cadre de l’automesure, les gens ne s’obligent pas à regarder des données dégradées ; ils détournent les yeux de l’outil quand ils ne sont plus en condition d’avoir des chiffres tels qu’ils le veulent et que tous les indicateurs partent à vau-l’eau. » Pas de flagellation confinée au menu, donc. « Il y a suffisamment de contraintes par l’extérieur pour qu’il n’y ait pas trop de culpabilité. »

Aux commandes et en activité

Cette rupture dans les usages peut toutefois conduire à un décrochage du suivi. Mais surtout chez les personnes qui utilisaient ces outils pour mettre en place des routines actives et en avaient besoin pour les maintenir, évalue la chercheuse d’Orange Labs. Les débutant·e·s ont en effet plutôt tendance à naviguer à vue, se fiant uniquement aux chiffres du self-tracking et se sentant perdu·e·s sans. Conséquence confinée d’une pratique novice : en l’absence de prise sur les (faibles) performances, un découragement et un abandon de l’appli peuvent se profiler. Pour celles et ceux dont la pratique est plus établie, « ce n’est pas le chiffre froid qui va dire la réalité, car l’attachement à l’objectivité du chiffre est un usage de démarrage ; il y a une différence d’usage entre ceux qui acceptent de se remettre entre les mains de la machine et ceux qui restent aux commandes ». Pour ces dernier·ère·s, le risque d’accident de parcours est moindre : le pilotage automesuré leur évite de piquer du nez (sur leurs chiffres) comme de ralentir l’allure à la vue d’une courbe en chute libre.

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Sans vivre la baisse de statistiques comme un échec personnel ou avec dépit, Sébastien, Camille comme Arnaud ont ainsi jugé que leur faible nombre de pas devait être compensé pour ne pas être synonyme de mauvaise santé. Le premier s’est mis à faire du sport, pendant une demi-heure tous les matins, avec ses collègues sur Skype, activité que sa Fitbit ne détecte pas — ce qui lui est égal. La deuxième a débuté des cours de fitness en ligne, sans rentrer l’effort dans son appli. « Je n’y ai pas pensé et pour moi cette appli est vraiment associée aux nombres de pas, et non à l’activité sportive. » Le troisième, obligé de poser ses congés, en a profité pour se mettre à faire des HIIT (High Intensity Interval Training) avec des amis en visio afin de perdre son ventre. Il a aussi complété ses séances de burpees et squats en intérieur par « du run en extérieur ».

Indicateur de forme

C’est là que son usage confiné du self-tracking a évolué et s’est fait plus conscient comme poussé. « Tu lui donnes le top départ et l’appli te donne ton allure, ton temps au kilomètre, le nombre de pas par minute… » Comme l’indique la spécialiste de la mise en chiffres de soi, les moments de rupture peuvent être des déclencheurs de ces mesures actives. « Les grèves ont par exemple été un moment de rupture des habitudes du quotidien où l’on voit ces outils être pris en main davantage par des gens qui ne s’y intéressaient pas. » Pour Arnaud, hors de question de restreindre les HIIT et les runs au confinement. Les séances d’exercice se poursuivront pour rester en forme.

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En somme, il ne s’agit pas tant que ça d’atteindre les 10 000 pas. « Cet outil représente plutôt une vigilance quant à mon activité physique, notamment lors de mes jours de repos », décrit Camille. Or, avec le déconfinement, nombreux·ses sont celles et ceux qui seront amené·e·s à télétravailler davantage. « C’est un vrai enjeu de santé que de ne plus avoir d’activité ordinaire. Cela prive les gens des 3000 à 5000 pas qu’ils font sans s’en rendre compte. Le questionnement sur la sédentarité risque d’être ravivé et porté par les discours institutionnels et les employeurs, analyse la chercheuse spécialiste du quantified self. Et les outils de self-tracking pourraient ainsi se frayer une place sur le devant de la scène. » Afin, même sans atteindre la myriade de pas, de conserver un indicateur et, en y restant vigilant·e sans obsession chiffrée, de se dire que l’on prend activement soin de soi.

* Ce prénom a été modifié à sa demande.

Daphnée Leportois
Daphnée Leportois
Journaliste fluide
Le numérique ne modifie pas que virtuellement notre environnement comme nos manières de vivre. Décrypter ces évolutions humaines en cours et leurs petits impacts faussement anecdotiques me passionne.