Plus sérieusement, voici les deux questions que nous avons souhaité poser aux expertes et experts, aux témoins du quotidien, aux instituts spécialistes. À l’ère du numérique et des nouvelles technologies, le travail nous aliène-t-il toujours ? Ou nous rend-il plus libre ?

On pourrait penser que les innovations ont enlevé une certaine pénibilité du travail, que nos corps sont moins marqués par le labeur. Pas si sûr. Nous pourrions penser aussi que le télétravail amène une liberté pour les collaborateurs et collaboratrices, et qu’il est devenu l’un des premiers maillons d’une émancipation grâce au travail, par le travail. Mais voilà, le télétravail crée aussi son lot de souffrances physiques, avec la sédentarité, et psychiques, dues à l’isolement. Le spectre de l’ubérisation est aussi là, la précarité du travail à la tâche bien présente, et l’épuisement mental des travailleuses et travailleurs, une réalité.

Certes, la crise sanitaire a accéléré de nouvelles pratiques, comme les réunions en visio, un présentiel plus si essentiel, une nouvelle autonomie des employé·es, et une nouvelle forme de distance aussi. Ce sont également des ventes en ligne qui explosent et de nouveaux micro-métiers associés, ces petits jobs bonus qui permettent à beaucoup de rajouter du beurre dans les épinards, sans compter ses heures. Et dans tout cela, où en sommes-nous de la protection sociale de ceux et celles qui travaillent ? Où en sommes-nous du modèle de travail à la française, celui qui protège, qui accompagne, qui donne l’occasion de mener une vie digne à tout un chacun ou chacune ? Le numérique et ses avancées ne seraient-ils pas venu fragiliser ces acquis, créant le socle d’une nouvelle précarité, sur un modèle à l’américaine, du « marche ou crève » ? Nos sociétés européennes doivent-elles contribuer à la mondialisation de ces pratiques ?

Ce numérique qui influence nos vies personnelles comme professionnelles, comme nous aimons à le rappeler depuis le lancement du magazine, ce numérique, donc, qui s’est installé à vitesse grand V, sans réflexion, sans prise de hauteur, voire sans éthique, se doit de se penser, pas seulement dans la gestion des données des utilisateurs et utilisatrices, mais aussi dans les liens humains qu’il fait et défait. Car tandis que l’individu et l’individualisme prennent de la place, le collectif s’oublie, se délite et se perd. Comme le chante si bien Alain Souchon, nous sommes entré·es dans une Ultra Moderne Solitude.

Pour Charlie Chaplin, le film Les Temps modernes, dont il est l’auteur, était le reflet d’une société aliénante pour l’être humain, mais que le collectif parvenait encore à dépasser. Que sont devenus nos temps modernes ? Si le travail à la chaîne n’est plus la norme, n’en avons-nous pas insidieusement créé de nouvelles ? On se penche sur la question dans ce nouveau numéro du magazine Chut !

Notre dossier

Sophie Comte et Aurore Bisicchia
Sophie Comte et Aurore Bisicchia
Cofondatrices du magazine Chut!