Emmaus, on connaît, mais Emmaus connect, c’est quoi ? 

Marie Cohen-Skalli. Emmaus Connect existe depuis 2013. Notre constat, c’est que les personnes en situation de précarité ne peuvent bénéficier d’offres de communication accessibles en termes de prix à cause de l’impossibilité de souscrire à des abonnements (par absence de comptes bancaires, d’adresses postales). A l’époque, encore très peu de personnes étaient conscientes de la problématique de l’exclusion numérique. Aujourd’hui, c’est un enjeu et une urgence sociale dont les secteurs privés et les publics ont conscience. En effet le numérique est à présent un levier d’insertion sociale et professionnelle pour tous et l’inclusion numérique doit être orchestrée au carrefour des sphères économiques, publiques et sociales.

Concrètement, comment se mettent en place les activités dédiées à accompagner les personnes en difficulté numérique ? 

Marie Cohen-Skalli. L’action sociale nous oriente du public grâce à des actions de mobilisation et de sensibilisation. Nous établissons ensuite un diagnostic social et numérique afin d’orienter au mieux les personnes adressées dans nos différents parcours d’accompagnement, adaptés à chacun, qui offrent une aide numérique 360 ° : connexion, équipement et accompagnement sur les usages du numérique. Au-delà des compétences sur le numérique, certaines personnes n’ont tout simplement pas accès à ces solutions, parce qu’elles   n’ont pas de compte bancaire, voire même de logement.

Quelles sont les principales thématiques de vos parcours d’accompagnement numérique ? 

Marie Cohen-Skalli. Une fois le diagnostic de départ établi, nous proposons différents parcours d’accompagnement.
Nous proposons des ateliers libres dits « coup de pouce », qui durent 1 h 30 et offrent un accompagnement semi-individualisé aux personnes qui viennent avec la question de leur choix. Ces ateliers sont utiles pour les personnes proches du numérique qui bloquent sur une question précise. C’est le cas par exemple des jeunes qui sont souvent dans cette situation sur des sujets comme « faire son CV en ligne », « utiliser un job board » etc.
Nous avons aussi des parcours plus complets, de 15 heures en tout sur les compétences numériques de base comme l’utilisation de la souris, du clavier jusqu’à des actions plus complexes comme la création d’une boîte mail.
Et nous avons des parcours plus longs vers une autonomie numérique de 30 heures avec une thématique adaptée à ses besoins comme le retour à l’emploi, des services à destination des seniors (assurance retraite, communiquer avec ses proches, bien vieillir, etc.) service retraite. Le plus souvent, la peur face au numérique bloque l’apprentissage. C’est pourquoi notre accompagnement est avant tout humain, bienveillant, à l’écoute.

Justement, comment définiriez-vous l’exclusion numérique ? 

Marie Cohen-Skalli. Ne pas avoir l’accès ou les compétences numériques de base : cela concerne 40 % des Français !  La transition numérique extrêmement rapide que nous vivons crée une société à plusieurs vitesses. Véritable vecteur de progrès pour les 60 % de Français qui maîtrisent tous les codes et les usages du web d’un côté, d’un autre côté cette transition peut devenir un vrai facteur de marginalisation sociale pour les personnes qui en sont complètement exclues. La dématérialisation des services du quotidien a un véritable impact sur l’existence de ces personnes, car elle peut avoir comme conséquence des difficultés d’accès à leurs droits (RSA, chômage, assurance maladie), de trouver du travail, d’acheter moins chers sur internet ou encore de rester en communication avec leurs proches. À titre d’exemple, en 2019, la Fondation des Petits frères des pauvres a défini l’exclusion numérique comme une « mort sociale » pour les séniors.

Vous en faites donc un défi collectif... 

Marie Cohen-Skalli. La réussite de l’inclusion numérique des Français passera par une responsabilité partagée entre acteurs publics, privés, entre l’État, les collectivités territoriales et les associations. Parce qu’elle n’est la responsabilité exclusive de personnes, elle est notre devoir à tous. L’ambition du gouvernement est de dématérialiser 100 % des démarches administratives à l’horizon 2022. Il y a urgence à former ces 13 millions de Français. Cette urgence sociale inédite génère par ailleurs de nouvelles formes de solidarité : société civile, associations, acteurs sociaux, gouvernement, entreprises, médias, chacun à son échelle a un rôle clé à jouer pour construire avec nous une société numérique inclusive.

Encore aujourd’hui, 32 % de nos concitoyens déclarent de pas être en mesure de réaliser seuls leurs démarches en ligne. Pensez-vous que ce chiffre puisse véritablement baisser dans les 5 prochaines années ? 

Marie Cohen-Skalli. Nous l’espérons oui ! Nous restons optimistes, et les nouvelles générations sont formées au numérique à l’école. Mais les services en ligne évoluent vite et se complexifient rapidement. De nouveaux défis vont alors émerger, dans l’e-santé, la e-citoyenneté, l’e-parentalité. Ces évolutions posent constamment la question d’une bonne utilisation numérique. En effet, si l’on généralise ces types de modalités de participation citoyenne par exemple, il deviendra impératif que tout le monde puisse y avoir accès. Le défi reste donc de taille.

Emmaüs connect lance une campagne de recrutement exceptionnel, pouvez-vous nous parler du #bénévolecherchebénévole ?

Marie Cohen-Skalli. C’est un gros challenge de mobilisation citoyenne. L’idée est d’agir à grande échelle. Nos bénévoles, qui sont nos meilleurs ambassadeurs vont pouvoir parrainer de nouveaux bénévoles et agrandir cette grande famille d’acteurs. Nous nous rendons compte qu’avant tout, les bénévoles sont dans une recherche de partage et de lien social. Grâce aux réseaux sociaux, au bouche-à-oreille, au dialogue établi par nos bénévoles, nous pourrons leur montrer l’impact de leurs actions, véritable catalyseur à l’engagement citoyen.

techforgood, c’est un hashtag qui vous parle ?

Marie Cohen-Skalli. Tout à fait, c’est l’utilisation de la technologie afin de répondre à des enjeux sociaux. Pour exemple, WetechCare est une start-up née d’Emmaüs partant du constat que le numérique peut être un puissant accélérateur de formations en démocratisant l’accès au savoir et en connectant les opérateurs dans leurs stratégies d’inclusion numérique. A terme, nous devrions tous pouvoir utiliser les outils numériques, vecteur de progrès, de manière accessible et homogène.

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Emmaus Connect est une association créée en 2013. Elle possède des espaces dédiés à la solidarité numérique qui permettent d’accueillir, de conseiller, de former et d’équiper les publics en précarité sociale et numérique.
Emmaus Connect propose une offre à prix solidaire (forfaits, équipements) pour faciliter l’accès et accélère l’usage grâce à une pédagogie axée sur l’acquisition de savoir-faire concrets selon le niveau et besoins spécifiques de chacun pour leur permettre de gagner en confiance et en autonomie.
A ce jour, l’association a formé plus de 2000 professionnels du secteur social afin qu’ils puissent agir, eux aussi, à leur échelle.

Juliette Seblon
Juliette Seblon
Plume solidaire
Issue d’un parcours dans l’humanitaire médical, je lie à présent mon expérience avec le pouvoir de la communication digitale, avec la certitude que, les lendemains qui chantent, ne sont pas que légendes.