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Avec ses milliers de salariés à la Défense, le cabinet d’audit EY a commencé par mettre en place un espace « bien-être » : cours, yoga, sports, machines… Puis, face à un afflux, il y a deux ans, une appli est lancée, afin de permettre aux collaborateurs de réserver leur séance. « Une partie de nos équipes étant nomades, ces cours leur sont ainsi accessibles et réservables facilement lorsqu’ils viennent à la tour », estime Audrey Deconclois, la DRH. Une deuxième appli sera bientôt dans les smartphones des salariés d’EY : développée en interne, elle regroupera tous les événements liés au bien-être organisés par l’entreprise, sport, nutrition, sommeil. L’entreprise a bien raison de donner envie aux équipes de bouger : selon une étude du cabinet Goodwill Management, un salarié sédentaire se mettant au sport améliorerait sa productivité de 6 à 9 %.

Sédentarité et dangers

Il faut dire que la sédentarité, favorisée justement par nos chers ordinateurs, a des dangers pour la santé de l’individu, au-delà de ses performances au travail. L’Observatoire national de l’activité physique et de la sédentarité observe une hausse du taux de mortalité en fonction du temps quotidien d’inaction : il augmente de 2 % au bout de 4 h de sédentarité, 8 % au bout de 8 h, et jusqu’à 34 % pour 10 h ! Concrètement, le cerveau est moins oxygéné, le cœur perd sa puissance de contraction, la circulation sanguine s’affaiblit. « On n’en parle pas assez, alors que c’est une épidémie : 80 % de la population a mal au dos et tout le monde trouve cela normal. Les gens subissent des fatigues ophtalmiques, à force d’être tous les jours devant l’écran. Il y a aussi la tendinite de la souris, le premier stade du syndrome du canal carpien », alarme Anne-Charlotte Vuccino. Face aux dangers du numérique, cette entrepreneure a développé un outil… numérique ! Un serpent qui se mord la queue ? « Ce n’est pas le digital qui doit être diabolisé, mais nous devons être sensibilisés et éduqués à une nouvelle hygiène de vie face au numérique, pour protéger nos corps et notre cerveau », estime-t-elle. Sa société, Yogist, propose à ses clients entreprises un yoga corporate, pour améliorer la posture des équipes et soulager leurs douleurs. Un outil de prévention. Parmi ses armes : un chatbot, qui demande régulièrement aux salariés s’ils ont mal quelque part, leur donnant des exercices appropriés. S’ils sont seuls ou en open-space, les étirements seront plus ou moins discrets. Une vingtaine de groupes l’utilisent et la start-up travaille sur une nouvelle version pour 2020.

Un marché en expansion

Comme Yogist, de nombreuses jeunes pousses y voient un vrai marché, à la frontière entre qualité de vie au travail, activité physique et numérique. Même son de cloche du côté de Squadeasy. « Le jeu et le social motivent les individus à faire de l’activité. Nous proposons des missions, et des pouvoirs magiques, le fait par exemple de pouvoir “booster” un collègue. Le numérique a l’avantage d’être un outil de motivation : pour gagner des points dans l’appli, qui n’est qu’un outil, il faut bouger dans la vraie vie ! », détaille-t-on du côté de cette autre start-up.

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Une meilleure santé, mais aussi une meilleure cohésion. C’est ce qu’observe Jean-Baptiste Marcovici, fondateur de Fréquence Running, qui lance une offre dédiée aux entreprises, permettant aux salariés de se préparer ensemble à une course. « Grâce à cet objectif commun, les coureurs vont se parler, se motiver, cela crée un vrai lien et une meilleure ambiance de travail », souligne-t-il. Agnès Desplechin ne peut qu’acquiescer. Directrice des ressources humaines de SAP Labs France, elle a testé ce type d’applis avec ses équipes. « Je vois beaucoup plus de personnes marcher lors des pauses déjeuner. C’est aussi l’occasion de s’associer avec ses collègues, découvrir de nouvelles personnes, en discuter à la machine à café. Cela génère une émulation de partage », déclare-t-elle. Même constat du côté du groupe Stef, spécialiste de la supply chain alimentaire. « Nous avons utilisé Squadeasy. Cela permet de partager un esprit collectif, de la bonne humeur. Les enquêtes que nous réalisons en interne montrent que 80 % de nos salariés jugent que cela améliore la cohésion d’équipe et l’engagement. Le numérique peut aider à créer du lien social et engager les collaborateurs sur des défis sportifs », détaille Céline Marciniak, directrice responsabilité sociale. Le groupe prévoit un budget d’environ 30 000 €, sur ce pôle, pour ses 20 000 salariés dans sept pays. Une somme bien investie : 30 % de salariés supplémentaires se sont mis à une activité physique.

Attention au terrain privé

Avec une limite néanmoins : jusqu’où l’entreprise peut-elle s’immiscer dans le bien-être et la santé du salarié ? Aux États-Unis, la compagnie d’assurance Aetna a proposé une prime à ses salariés augmentant leur temps de sommeil en leur offrant un bracelet connecté à porter la nuit. « C’est la limite : en mesurant le sommeil, on se retrouve sur le terrain privé. D’autant que l’entreprise ne pourra pas faire la distinction entre un petit dormeur, bien reposé après 6 h de sommeil, et un insomniaque ! », lance Catherine Lejealle, docteure en sociologie et chercheuse dans l’univers du numérique à l’ISC Paris. En somme, aider les salariés via le numérique à faire du sport : oui, mais sans s’insérer dans sa vie personnelle. En tout cas, collaborateurs comme entreprises ont intérêt à développer cette pratique physique. L’étude de Goodwill Management pointe que celle-ci augmente de l’espérance de vie des premiers de trois ans. Et une rentabilité supplémentaire pour la seconde, de 4 à 14 %. Alors, prêts à ouvrir votre appli et enfiler vos baskets ?

Laura Makary
Laura Makary
Plume Journaliste