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L’énergie nucléaire fait partie des 10 objectifs de France 2030 présenté le 13 octobre par le président de la république. Toutefois, même lorsqu’on ne parle pas de lui, le nucléaire civil s’est toujours invité dans les débats. Ce fut le cas à l’été 2020, lorsque les opposants au nucléaire se sont étonnés de voir que la question avait été mise sous le tapis par les membres de la Convention citoyenne pour le climat. En effet, parmi les 149 propositions pour réduire les gaz à effet de serre en France, seule une mention est faite, entre parenthèses et à la page 371, au nucléaire.

La principale raison invoquée pour expliquer cette discrétion est que le cadre fixé par le gouvernement d’Édouard Philippe a laissé peu de place à la question de la production des énergies : aucune entrée thématique n’y est consacrée dans le rapport final des 150 citoyen.nes. En outre, le nucléaire, qui permet de produire une électricité décarbonée est, sur le papier, une technologie qui pourrait être motrice dans la transition vers un modèle énergétique émettrice de gaz à effet de serre.

Mais la discrétion de l’État sur ce sujet témoigne de la difficulté de la filière à opérer sa propre transition pour, d’une part, renouveler un parc de centrales vieillissantes, et, d’autre part, démêler l’écheveau politique, économique et technique qui oblitère le dossier nucléaire et attise la méfiance des citoyen.nes face au risque de catastrophes.

Une production qui va diminuer

Le contexte mondial de lutte contre le dérèglement climatique a un impact sur la place à accorder, ou non, au nucléaire. Selon le GIEC, groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, les énergies fossiles sont responsables de 80 % de nos émissions de gaz à effet de serre et 81 % de la consommation mondiale. Le besoin d’en sortir se faisant pressant, les Accords de Paris sur le climat de 2015 ont engagé les pays signataires à prendre les mesures nécessaires pour limiter le réchauffement climatique à 2 °C d’ici 2100.

Côté français, la Stratégie Nationale Bas Carbone (SNBC) fixe comme objectif une diminution de 50 % de nos consommations d’énergies d’ici 2050, dont 55 % devront être issus d’électricité décarbonée. La part du nucléaire, qui représente aujourd’hui 70,6 % de la production d’électricité et 18 % de la consommation finale d’énergie.  La France ne dépend donc du nucléaire que pour la production d’électricité. La part du nucléaire dans le mix énergétique est-elle arithmétiquement vouée à baisser ?  En tout état de cause, le nucléaire en France demeure une épineuse question.

Le nucléaire : un fleuron flétri ?

Le choix de développer l’industrie nucléaire a été effectué par le Général de Gaulle dans la seconde moitié du XXe siècle dans le souci d’asseoir l’indépendance énergétique du pays. Ce choix s’est trouvé renforcé suite à la première crise pétrolière de 1973. Ceci explique le développement des installations nucléaires en France et sa densité, la plus importante au monde avec 56 réacteurs en activité en 2021, répartis sur 18 sites. Le savoir-faire national acquis dans ce domaine a de quoi susciter la fierté. Jusque dans les années 1990, l’ingénierie française exporte sa maîtrise technologique au-delà des frontières et les investissements dans le parc et l’innovation des technologies de maîtrise du nucléaire reflètent la confiance de l’opinion dans une filière qui  permet de décrocher des contrats en Afrique du Sud, au Brésil ou en Chine.

Mais l’âge d’or semble être derrière nous. D’ici 2035, 14 réacteurs doivent être arrêtés pour atteindre l’objectif de limiter à 50 % la part du nucléaire dans le mix électrique, impliquant de prolonger la durée de vie des centrales restantes jusqu’à 50 voire 60 ans. L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) a en effet rallongé de 10 ans la durée de vie des 39 centrales qui atteindront 40 ans en 2025. Les risques liés au vieillissement des centrales sont pourtant au cœur des inquiétudes des opposants au nucléaire.

Ces dernières années, le développement du secteur s’est trouvé en butte à la concurrence de nouveaux acteurs, notamment chinois, mais aussi aux échecs à répétition d’EDF sur le marché international ainsi qu’à une opinion publique refroidie par les catastrophes de Tchernobyl en 1986, puis de Fukushima en 2011. Les ambitions projetées par l’État sur l’EPR de Flamanville — réacteur nucléaire de 3e génération censément plus sûr et performant, mais dont la mise en fonction est repoussée depuis 10 ans — font de l’ombre à la crédibilité de la France.

Des acteurs multiples et une réglementation contraignante

Derrière le marché, c’est en fait la classe politique européenne dans son ensemble qui est réticente à intégrer le nucléaire dans son « Green Deal ». L’Allemagne, sortie définitivement du nucléaire en 2011, a fait le pari des énergies renouvelables (même si beaucoup de centrales à charbon sont encore en activité outre-Rhin), qui produisent une électricité dont le prix baisse régulièrement.

À l’inverse, le prix de l’électricité sortant des EPR a tendance à croître. EDF, dont le bilan comptable est grevé d’une dette de 42 milliards d’euros, doit faire face à certaines règles communautaires qui, au nom de la régulation de la concurrence, ne permettent pas au champion français de se refaire une santé. Le dispositif d’accès régulé à l’énergie nucléaire historique (ARENH) permet aux fournisseurs alternatifs d’accéder à 25 % de la production d’électricité du parc nucléaire historique d’EDF, à un prix régulier : les marges financières du principal acteur industriel du nucléaire ne sont pas très extensibles.

La centralisation du système de gouvernance de la filière nucléaire et l’inertie d’un secteur énergétique ont tendance à générer une impression d’opacité auprès de l’opinion publique. Les décisions politiques d’un côté — choix commerciaux et tarifaires et orientations stratégiques — et les décisions techniques de l’autre — normes, gestion des sites, statut des déchets — influent l’une sur l’autre tout en fonctionnant sur des cycles différents. L’organigramme des acteurs du nucléaire civil témoigne de la complexité du processus décisionnel et explique en partie le sentiment de « déficit démocratique » dont est parfois accusée la filière.

Pourtant, s’il n’est pas facile de s’y retrouver entre les services des cinq ministères concernés par le dossier, ainsi que les organismes de recherche, les agences nationales et les acteurs industriels aux compétences variées, force est de constater que le cadre législatif fait du nucléaire un bien souverain dont l’apport à la production nationale d’énergie est réel et, surtout, décarboné.

Quels scénarios pour l’avenir du nucléaire ?

Difficile, donc, d’envisager à court terme de s’en passer, mais impossible de ne pas changer rapidement les pratiques : voilà le paradoxe auquel doit faire face l’exécutif. Trois scénarios de prospective sont mis en avant dans le rapport de l’IHEST.

Le premier est un statu quo pour un désengagement progressif. Dans ce cas de figure, la France se dénucléarise, de préférence en ouvrant cette question au débat public, au profit des énergies renouvelables. La perte de souveraineté énergétique s’incarne dans un recours accru aux énergies fossiles. Le prolongement de l’exploitation des centrales les plus anciennes mène à la multiplication des incidents et à une inquiétude grandissante de l’opinion publique. Les déchets s’accumulent et saturent les sites dédiés. Sur le plan commercial, le secteur des énergies est ouvert à la concurrence, y compris sur le marché européen, et l’État se désengage d’une filière déclinante, quitte à démanteler EDF.

Le second est celui d’une politique volontariste européenne. Ce scénario s’articule autour de la constitution d’un mix paritaire nucléaire / énergies renouvelables visant à satisfaire les exigences européennes de la transition énergétique. Cela suppose l’émergence d’un « champion national » à dimension européenne de l’énergie propre en France, permis par des investissements conséquents, par exemple dans les SMR (Small Modular Reactor), réalisés avec l’aval de la population, rassurée par la mise en place d’une politique de transparence.

Le dernier scénario évoque un nucléaire « territorialisé » reposant sur un maillage de mix énergétique « sur-mesure » adapté au potentiel de chaque territoire. En abandonnant les centrales les plus grosses au profit des petits SMR, et remplaçant une production centralisée sur des méga sites par un réseau électrique intelligent régulé par l’IA, le nucléaire, couplé aux énergies renouvelables, s’inscrirait dans un modèle de sobriété énergétique. Ramené à une échelle territoriale, il s’appuierait sur l’engagement citoyen et le rôle actif des usagers qui deviendraient acteurs de la transition énergétique.

Si le rapport de l’IHEST a été rendu avant le dévoilement du plan France 2030, on peut noter que leurs scénarios 2 et 3 s’inscrivent dans ce que vient d’annoncer le Président de la République le 13 octobre 2021.

Faire du nucléaire une question citoyenne

Le rapport insiste néanmoins sur un point : l’avenir du nucléaire pourra difficilement se passer de la participation citoyenne. Pour l’instant, seules quelques consultations publiques, lancées notamment par l’ASN, ébauchent un semblant de démocratie participative sur le sujet. L’article 7 de la Charte de l’environnement, qui prévoit ce type de consultations, tempère certes la dynamique historiquement verticale du programme nucléaire, mais l’État pourra difficilement faire l’économie d’un consensus populaire sur les moyens d’atteindre la sobriété stratégique.

L’acceptabilité sociale du nucléaire dépasse les questions de sécurité d’approvisionnement et du coût de l’électricité. À Bure, dans la Meuse, la résistance des opposants au projet Cigéo d’enfouissement de déchets radioactifs de haute et moyenne activité à vie longue illustre le refus de certain.es de laisser le « savoir expert » préempter un avenir qui se joue en commun.

Qu’on en soit partisan ou détracteur, le nucléaire ne va pas disparaître de sitôt. Dans la foulée de la parution de la Programmation Pluriannuelle de l’Energie (PPE) de 2020, le gouvernement a annoncé que 470 millions d’euros, sur les 30 milliards du plan « France Relance » destiné à la Transition écologique, sont destinés au nucléaire, notamment à approfondir la recherche dans les petits réacteurs nucléaires SMR.

Un pas de plus vers un nucléaire territorialisé qui, s’il ne satisfera pas tout le monde, aura le mérite de prioriser les enjeux locaux et les dynamiques de territoire sur l’exportation d’un modèle industriel incompatible avec l’objectif de sobriété énergétique.

 

Article réalisé avec l’appui du rapport « Quelle place pour le nucléaire dans la Transition Energétique ? », promotion Michel Serres, cycle national 2020-2021 de l’IHEST (L’Institut des Hautes Études pour la Science et la Technologie).

L’Institut des Hautes Etudes pour la Science et la Technologie (IHEST)
L’IHEST forme les cadres dirigeants et les influenceurs à l’utilisation des connaissances et de la démarche scientifiques dans la prise de décision. Pendant leur parcours de formation, ils explorent les sujets économiques et sociétaux contemporains, et des questions centrales pour penser l’avenir de leurs organisations : transition numérique, développement durable, gouvernance…