Dans son nouveau roman, Comme un empire dans un empire, Alice Zeniter raconte l’engagement politique à travers deux de ses formes et deux personnages. Antoine, collaborateur parlementaire, travaille aux côtés d’un député socialiste. Après des années à tenter d’acquérir les codes et la culture de son nouveau milieu, le jeune homme perçoit les limites de son action et rêve d’écrire un grand ouvrage sur la guerre d’Espagne. L., hackeuse, se sert quant à elle de ses compétences en informatique pour aider les femmes victimes d’espionnage. Après l’arrestation de son compagnon, accusé d’avoir piraté le site d’une société de surveillance, elle se sent elle-même menacée. Sur fond d’Anonymous et de manifestions des gilets jaunes, les trajectoires de ces deux individus, chacun militant à leur façon, vont se croiser.

L’autrice de L’Art de perdre a choisi de présenter dans ce nouvel ouvrage deux pouvoirs radicalement différents : institutionnel et traditionnel pour l’un, relativement récent et parfois illégal pour l’autre. Et à ce jeu, le web, ce « monde du dedans », n’est sans doute pas le moins puissant.

Pourquoi avez-vous choisi de comparer le monde de la politique et celui du hacktivisme, en alternant les histoires d’Antoine et de L. au fil des chapitres ?

Cela s’est fait un peu par hasard il y a quatre ans avec ma découverte de l’hacktivisme, plus concrètement grâce à un algorithme YouTube. Pour mon livre précédent et pour préparer le nouveau, je regardais énormément de documentaires, notamment politiques. Puis, YouTube m’a proposé le film « We are Legion » de Brian Knappenberger racontant le collectif et les actions d’Anonymous. Je me suis retrouvée embarquée dans une histoire absolument passionnante. J’ai enchaîné les recherches, j’ai lu le livre de Gabriel Vahanian « Anonymous God », les interviews que j’ai pu trouver de Jeremy Hammond [ndlr : un hacker affilié à Anonymous condamné après avoir dérobé des documents et des données confidentiels à une firme de surveillance]…

Je travaillais dans le même temps sur le personnage d’Antoine et sur son environnement. Mais lorsque j’étais avec des amis, je n’avais pas envie de leur décrire les rouages de l’Assemblée nationale et je passais des heures à leur parler d’hacktivisme, d’Anonymous… Une amie m’a fait remarquer que j’étais en boucle sur ce sujet et que je n’arrivais pas à en sortir. C’est à ce moment-là que j’ai décidé d’intégrer cette thématique et de créer le personnage de L. Je me suis rendu compte que ces deux univers pouvaient se rejoindre sur plusieurs questions.

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Il me semblait intéressant de mettre en parallèle l’hacktivisme, ce monde intéressant, assez obscur, peut-être moins glorieux que celui d’Antoine qui est lui, plus institutionnel et reconnu. Les actions des deux personnages et de leur environnement – les élus et leurs collaborateurs d’une part, les hackers d’autres part – sont pourtant  chacune des formes d’engagement politique.  Je voulais faire avancer côte à côte ces deux univers.

Nous avons l’impression avec ce roman que le pouvoir d’Internet et de ses hacktivistes est bien plus fort et efficace que celui des institutions. L., par exemple, parvient à répondre aux appels de de détresse des femmes espionnées et menacées par leur ancien compagnon alors que ces dernières préfèrent ne pas porter plainte. Etait-ce ce que vous vouliez montrer ?

Je raconte deux actions qui s’inscrivent dans des plans et dans des échelles très différentes. Certes, 99% des efforts d’Antoine ne serviront à rien et seront sans effet. Et si par hasard, ses propositions sont acceptées par le député pour qui il travaille, le projet de loi n’a pratiquement aucune chance d’être adopté à l’Assemblée, son employeur ne faisant pas partie de la majorité présidentielle. Mais d’un autre côté, L. qui accomplit des missions très concrètes, sait très bien qu’il faudrait, par exemple, faire interdire la vente des logiciels espions pour faire cesser le harcèlement des femmes en ligne mais elle n’en pas le pouvoir. L’Assemblée, de par son poids institutionnel, pourrait le faire, même s’il faudrait attendre probablement des années. Seule, L. ne peut mener que des actions individuelles et ciblées.

Pourtant, L. n’est pas seule. Dans votre roman, vous décrivez les actions collectives menées par les hacktivistes…

Effectivement. Anonymous rassemble et ses membres peuvent se liguer ensemble par exemple contre Trump pour faire fermer des sites ou pour expliquer comment faire crasher les outils de reconnaissance faciale. Et cela va au-delà de ce seul collectif : j’avoue que l’action des utilisateurs de TikTok et des fans de K-Pop qui ont saboté le meeting de Tulsa de Donald Trump en s’inscrivant en masse en ligne à l’événement sans se présenter m’a fait mourir de rire ! On parle alors de milliers d’individus qui représentent finalement une espèce de communauté.

Avez-vous cherché avec cet ouvrage à dédiaboliser l’image des hackers ? Vous évoquez par exemple l'action de certains d’entre eux qui ont fait fermer des sites de recrutement de djihadistes. C’est une image assez éloignée de celle de l’utilisateur du dark web que nous pouvons avoir dans notre imaginaire commun.

Le poids de cette communauté peut paraître en effet parfois effrayant. Mais les hackers peuvent aussi être vus comme des Robin des bois, en volant des informations aux « riches » par exemple pour les redistribuer aux « pauvres ».  Les techniques qu’ils utilisent ne sont ni bonnes ni mauvaises. Lorsqu’Edward Snowden rend publique des documents de la NSA, il est poursuivi pour espionnage mais cet homme dénonce de cette façon lui-même quelque chose d’illégal et mène une action à grande échelle, peut-être nécessaire pour l’intérêt général.

Alice Zeniter, Comme un empire dans un empire
Editions Flammarion, 21 €

Eva Mignot
Eva Mignot
Plume Journaliste