Au tout début du confinement, Sven commence à se sentir mal : grosse fatigue et un peu de fièvre. Il se rend une première fois chez son médecin, mais cela ne passe pas. Quand il perd l’odorat, le quadragénaire comprend qu’il doit avoir attrapé la covid-19. Plus question de retourner au cabinet médical de peur de contaminer quelqu’un, mais il a besoin d’un arrêt maladie et d’un suivi, même si son état n’est pas préoccupant. Alors, il se décide à téléconsulter le remplaçant de son médecin traitant, via une visio sur son smartphone. « J’ai parlé des symptômes que j’avais, le médecin ne pouvait évidemment pas m’examiner, mais c’est un bon outil pour dépanner », raconte-t-il. Seul bémol : le médecin remplaçant n’a pas pu lui transmettre son arrêt et sa compagne a dû se déplacer au cabinet médical pour le récupérer.

Un million de téléconsultations la première semaine d’avril

Comme Sven, la téléconsultation a séduit de nombreux patients confinés. L’Assurance maladie a recensé près d’un million de téléconsultations hebdomadaires début avril contre 10 000 avant le confinement. Prise en charge à 100 % par la Sécurité sociale, pas de lettre du médecin traitant… Les conditions ont, il est vrai, été assouplies pendant la durée de l’épidémie. « Beaucoup de médecins étaient auparavant réticents, car le cœur de leur pratique repose sur l’examen clinique et les patients avaient peur d’une consultation dégradée », note Corinne Rochette, professeure en management public et de la santé à l’université Clermont-Auvergne.

« Je n’y avais jamais pensé et je n’en voyais pas l’intérêt jusqu’à présent », concède ainsi une rhumatologue à Reims (Marne). Elle a effectué une dizaine de téléconsultations à la demande des patients en avril. « Cette alternative s’est avérée utile pour les patients chroniques qui avaient peur de se déplacer, mais avaient besoin de renouveler leur ordonnance. Mais un examen clinique est toujours important », remarque la spécialiste qui ne compte pas poursuivre après l’épidémie.

Un marché juteux

L’engouement retombera-t-il alors une fois la crise sanitaire passée ? Objet d’expérimentations depuis 2010, la télémédecine est l’un des axes majeurs du plan « Ma santé 2022 » annoncé en 2018 par le gouvernement, mais n’avait pas réussi à s’implanter jusqu’à présent. Laure Dominjon, médecin généraliste et présidente du syndicat Reagjir (Regroupement autonome des généralistes jeunes installés et remplaçants) en est convaincue : « cet outil ne va pas modifier notre pratique au quotidien. Il peut avoir toute sa place, mais pas de manière massive ». Pour la praticienne, « cette consultation 100 % sans contact nécessite un apprentissage afin de bien juger de la gravité de l’état du malade à travers un écran. » « Une bonne téléconsultation est une téléconsultation qu’on peut interrompre, car il y a nécessité d’un examen clinique », renchérit Fabrice di Vizio. L’avocat des professions de santé pointe les éventuelles erreurs de diagnostic et la responsabilité juridique des soignants : « les patients peuvent moins oser s’exprimer ou ne pas mettre les bons mots sur leurs maux et la relation médecin-patient s’en trouve altérée. »

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Malgré ces limites, un marché se développe autour de ces outils. L’agence numérique en santé recense près de 190 solutions publiques et privées. Si Doctolib a raflé la mise avec 2,5 millions de consultations vidéo entre le 5 mars et le 23 avril, les ARS (Agences régionales de santé) sont aussi à la manœuvre côté public. Fabrice di Vizio met en garde les médecins sur la confidentialité des données pour respecter le secret médical : « dans l’urgence, certains sont passés par Skype ou Whatsapp dont les failles de sécurité sont réelles ». Corinne Rochette alerte, elle, sur l’opportunisme de certaines plateformes : « faire des consultations flash pour délivrer des arrêts maladie de trois jours s’éloigne de la déontologie médicale. »

Un suivi au cas par cas

Renouvellement d’ordonnance de patients connus, consultation d’anesthésie pour des opérations bénignes, écoute psychologique… La téléconsultation a néanmoins prouvé son utilité au cas par cas. Vincent Fallet, pneumologue et oncologue thoracique à l’hôpital Tenon à Paris, attendait le feu vert de son administration depuis longtemps pour la mettre en place. L’épidémie de coronavirus a levé les barrières. « Nous sommes un hôpital de référence pour les cancers du poumon, certains patients viennent de loin pour le suivi de leur chimiothérapie. Si aucun nouveau symptôme n’est apparu, la téléconsultation permet d’espacer un peu leur venue et d’augmenter le nombre de patients examinés. »

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Le pneumologue a réalisé une cinquantaine de consultations à distance en trois semaines. Il n’hésite pas à partager son écran pour échanger avec le patient sur un compte-rendu de scanner et imagine les relais qui peuvent se mettre en place avec le médecin traitant ou avec d’autres soignants. « Des patients âgés pourront être aidés par des infirmières. Avoir un contact visuel, se rendre compte de leur environnement permettra d’assurer un meilleur suivi », complète Laure Dominjon. Une solution partielle aux déserts médicaux également, même si « la téléconsultation ne doit pas être un palliatif à la pénurie de médecins », selon Fabrice di Vizio. L’humain avant tout.

Sylvie Lecherbonnier
Sylvie Lecherbonnier
Journaliste, exploratrice du numérique