Méthode curative pour réseau malade

Soyons clairs, le like, qui fait le succès du modèle économique de la plateforme, ne disparaîtra pas. Sous une publication, à côté des noms d’autres utilisateurs avec qui vous êtes connectés apparaîtra la mention « & autres » au lieu du nombre exact. Quant à l’auteur du post, il aura toujours accès au nombre précis de likes. Le concept est en ce moment en phase de test sur chaque continent, de l’Australie au Brésil, en passant par l’Irlande et l’Italie.

Ce geste laisse penser que les réseaux sociaux misent sur l’effet « messes basses », revenant au modèle des salons de discussion et forums qui parsemaient le web à son commencement. Connecter les gens reste au cœur de la mission des réseaux sociaux, mais de manière plus occultée et confidentielle. Les scandales et manquements à la vie privée successifs ont mis au grand jour les faux-semblants d’authenticité et de transparence, faisant perdre de la crédibilité et détruisant l’illusion d’une expérience à la fois ouverte et sécurisée.

Pire, des experts ont mis le doigt sur des pathologies mentales repérées chez les adolescents et jeunes adultes, qui sont les principaux utilisateurs des plateformes sociales. Selon l’organisme américain The Pew Research Center, 43 % des adolescents interrogés se sentent obligés de poster du contenu dans le but de faire bonne impression sur leurs pairs. De plus, 37 % ressentent la pression de poster du contenu susceptible de récolter beaucoup de likes et de commentaires. La gratification instantanée est à son comble quand on voit exploser notre compteur de cœurs.

L’enjeu cité par Instagram de revenir à l’authenticité, même s’il chemine dans le bon sens, cache aussi une tentative de venir à bout des robots fossoyeurs de statistiques et de remettre d’équerre les modèles économiques qui profitent de l’activité sur la plateforme, notamment les agences intermédiaires entre les influenceurs et les marques.

Traitement de choc à base d’intimité

La privatisation de l’espace social en ligne n’est pas un phénomène nouveau. L’essor des messageries privées depuis quelques années et le rachat médiatisé de Whatsapp par le groupe Facebook s’inscrivent dans une tendance qui fait la part belle à la connexion en toute intimité. La mutation de la messagerie directe Instagram en lieu de rencontre — et plus si affinités — renforce l’effet entonnoir : la découverte via un profil public, accessible à tous, se transforme en un dialogue dans l’intimité des messages directs (DM). L’époque où l’on « passait une tête » sur le mur Facebook d’un ami pour lui donner des nouvelles est désormais révolue, dorénavant on « glisse » dans les DMs Instagram.

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Haro sur le like, mais aussi les Stories qui depuis quelques mois proposent de segmenter l’audience. À l’aide de l’option « Amis proches », on trie sur le volet les personnes qui verront notre publication. Leur privilège leur est indiqué par une auréole verte autour de la photo de profil de l’auteur de la Story. Dopamine quand tu nous tiens, le sentiment de reconnaissance est bien là. Après tout, c’est un peu comme si chaque utilisateur Instagram possédait désormais son propre carré VIP virtuel. On entrevoit la possibilité de retourner vers plus d’authenticité, sécurisant les relations en ligne pour éviter de se soucier du regard des autres. Surtout qu’Instagram rassemble désormais tous les acteurs de nos vies : collègues, parents, voisins et rencontres amoureuses.

L’authenticité est-elle un remède miracle ?

Inévitablement cette décision préoccupe en premier lieu les influenceurs dont la côte dépend de la comptabilisation de l’engagement de leurs abonnés. Comment est-ce que cette mesure impactera le comportement des créateurs de contenus ? La course aux likes se poursuivra-t-elle ?

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~ Lecture matinale et *photo prise à l’iPhone ~ Poster ce qui nous plait sans ce soucier de ce foutu algorithme et surtout sans ce comparer autant. Je crois que c’est un truc de nanas et que finalement ça ne disparaîtra jamais 😂 Par contre ça va l’atténuer un peu selon moi. . Retrouver les connexions les partages et les vrais liens. Au passage ça va dégonfler quelques chevilles et remettre la créativité au cœur du réseau. PAF ! . Remise à niveau immédiate je suis prête ! Pour ma part ça va me faire le plus grand bien ce changement. Je vous avoue que je suis passée par quelques phases d’angoisse (mon métier est quand même lié à IG à 80%). J’avais peur de m’enfermer dans cette boîte Insta même si je suis reconnaissante des belles opportunités qui sont arrivées à moi grâce à ce réseau. . Alors je prépare la suite, je réfléchis à mes skills et surtout où je me verrais dans 5 ans. Doucement. En attendant je continue de kiffer avec les marques que j’accompagne et je me donne à fond parce que je continue d’apprendre et ça c’est cool 😀 . J’apprends aux autres comment développer une stratégie béton pour les réseaux sociaux via des formations mais je leur rappelle souvent que ce n’est qu’un canal et que pour être visible il faut être en 360. Participer à des événements, de présenter à la presse, être culotté et démarcher des gens que vous admirez ..! . Je pourrais en parler longtemps mais j’ai déjà perdu la moitié des personnes qui ne lisent pas les posts a ce stade haha. Et vous que pensez-vous de tout ça ?

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« La course (aux likes, ndlr) est déjà là et le restera encore, puisque le nombre d’abonnés, lui, reste visible. Cependant, il va falloir redoubler d’efforts pour que nos contenus soient vraiment engageants, nous allons devoir privilégier les vrais échanges avec nos communautés et donc passer encore plus de temps dessus, » me répond Yasmine, qui tient le compte @bonjourlasmala, quand je la questionne.

Mais elle reste sereine quand je lui demande si les créateurs de contenus doivent craindre pour leur métier : « Il est vrai que pour le moment 80 % de mon travail dépend en partie d’Instagram, mais je n’ai pas peur de la suite. Je suis arrivée ici de manière autodidacte et je me sens capable d’apprendre sur d’autres plateformes. Je vois ça comme une belle opportunité pour m’orienter vers d’autres branches créatives, je construis mon réseau et le reste se fera naturellement, je suis confiante. Je suis quelqu’un de très expressif et même si j’adore ma communauté, en tant que blogueur je vois aussi les côtés négatifs d’Instagram. J’ai donc décidé de développer mon Pinterest et surtout reprendre mon blog en main. »

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Quelle que soit la plateforme, au final c’est bien la relation que l’on entretient avec nos interlocuteurs. « Ceux qui lisent généralement les posts le feront toujours, quand on apprécie une personne, on fait l’effort. Il y a déjà une différence aujourd’hui si l’on regarde bien. Il y a ceux qui aiment les images, qui scrollent et qui likent. Puis ceux qui sont plus fidèles peut-être, qui aiment et partagent en allant plus loin. À mon avis, tout dépend des affinités, » distingue Yasmine.

Cependant, elle reconnaît le danger de tomber dans la surenchère : « qui dit contenu engageant dit s’ouvrir de plus en plus, se livrer, raconter nos vies ou nos expériences, ce qui me gêne personnellement. Car cela peut porter à confusion dans nos têtes, après tout, ce n’est pas la vraie vie sur Instagram, ce sont des morceaux choisis. »

Venir à bout des comportements addictifs ne se fait pas en supprimant une fonction. Yasmine admet que la comparaison sera peut-être moins criante, mais qu’il nous revient de faire la part des choses : « Je pense que l’envie de plaire restera toujours, Instagram, c’est le royaume du superficiel et on y joue tous notre rôle finalement. C’est de la validation sociale en permanence et ça peut être néfaste, créer de la jalousie, de l’envie… lorsqu’on prend de la distance avec ça, alors c’est que du bon et on partage en paix. »

 

La question de l’estime de soi n’est pas exclusive au monde d’Instagram et remonte à bien plus loin. Nous sommes aujourd’hui face à l’effet amplificateur des technologies sur les dérives comportementales d’une génération qui a appris à vivre avec les réseaux sociaux, jusqu’à en dépendre dans la construction de leur identité. Dans une publication sur son compte @philosophyissexxy la professeure et philosophe Marie Robert avance que « se moquer des commentaires, c’est refuser un illusoire rapport de pouvoir, et c’est accueillir l’éclat qui rayonne en chacun de nous. » Outil marketing, étendard de personal branding, source de bien-être ou d’angoisse existentielle, c’est à nous de décider de ce que nous apporte l’avalanche d’images. Tout dépend de ce que nous laissons entrer dans notre feed et jouer sur nos cordes sentimentales.

Maï Trébuil
Maï Trébuil
Digital Nomade
Fascinée par la relation entre l'humain et la tech, je décrypte les tendances innovantes qui tentent de répondre aux enjeux sociétaux d'aujourd'hui et de demain. Éternelle curieuse, je m'inspire de mes déambulations de digital nomade, avec ou sans connexion.