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A vous qui vous adressez à votre smartphone ou à votre enceinte connectée à longueur de journée, cette chronique est pour vous.

Celles et ceux qui ont vu le film Her, avec Joaquin Phoenix, se disent peut-être que tomber amoureux d’une machine, cela n’arrive que dans les films. Et pourtant, en amour comme ailleurs, la réalité dépasse bien souvent la fiction. Tomber amoureux·se d’un objet ou d’une machine, dans l’idée, cela ne date pas d’hier. La preuve avec Pygmalion, le sculpteur de la mythologie grecque, tombé amoureux de Galatée, sa statue d’ivoire.

Une épidémie de solitude

Aujourd’hui, à l’heure des agents conversationnels, des hologrammes et autres poupées parlantes, le risque de développer une accoutumance, voire un attachement, est bien présent, surtout pour les personnes fragiles. D’autant plus quand il s’agit de combler un vide, voire une solitude. Quand on voit que, selon la Fondation de France, 14 % des Français·e·s sont en situation d’isolement, et que, selon l’Ifop, nous faisons face à une véritable épidémie de solitude, avec 18% des personnes interrogées qui se disent se sentir « toujours ou souvent seule » depuis le début de la crise sanitaire, on peut comprendre que certain·e·s trouvent un réconfort dans le fait de parler à leur robot conversationnel. 

Au Japon, un hologramme de compagnie féminin du nom d’Azuma a déjà trouvé quelques centaines de nouveaux compagnons. Et les love dolls, ces poupées sexuelles, se démocratisent, même si leur nombre reste encore limité pour des raisons financières. Pour l’hologramme Azuma comme pour les poupées augmentées, il faut en effet compter plusieurs milliers d’euros.

Touche pas à mon bot

On pourrait penser que ce marché concerne exclusivement le public masculin, prêt à se satisfaire de ces objets intelligents qui simulent l’amour et les courbes d’une femme, et pourtant, les femmes ne sont pas en reste. C’est Agnès Giard, anthropologue à l’université Paris Nanterre, qui travaille sur l’industrie des simulacres affectifs qui nous en parlait. Selon elle, au Japon toujours, certaines femmes refusent de se marier, ne voulant pas se mettre au service d’un homme (on les comprend !). Alors, parmi ces millions de jeunes femmes forcées au célibat, certaines expriment leur malaise et leur frustration en se mettant en couple avec un non-humain. La moitié des Japonaises ont ainsi un petit ami de poche, un personnage dans une application avec qui elles dialoguent selon des scénarios scriptés.

Pas encore de grand amour à l’horizon, et il est vrai que les nombreux bugs techniques ont tendance à casser l’illusion et la romance. Toutefois, les spécialistes du marketing de l’émotion et l’industrie du sexe cherchent déjà à nous faire tomber amoureux de leur machine ou création. Pour nous troubler et nous faire tomber amoureux, il reste certes des progrès à faire techniquement et en même temps un cadre éthique à penser, dès à présent, pour que la machine et ses concepteur·rice·s ne se retrouvent pas à jouer avec nos sentiments.

 

Aurore BISICCHIA
Aurore BISICCHIA
Directrice de publication
Cofondatrice du média Chut !