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« Obtenir ses petites actions dans le capitalisme mondial »

A toutes celles et ceux qui ont du mal à cerner l’intérêt des NFT (non fungibles tokens). Vous n’êtes pas les seul·e·s !

Certain·e·s artistes y voient une réduction de l’art à sa dimension la plus étriquée : la spéculation. Brian Eno, musicien et producteur pionnier de la musique ambiante, s’est ainsi livré, sur le blog The Crypto Syllabus, à une attaque en règle contre ce qu’il juge être un « moyen pour les artistes d’obtenir leurs propres petites actions dans le capitalisme mondial ».

Pour rappel, les jetons non fongibles sont un titre de propriété qui assure, grâce à la technologie blockchain, l’unicité d’à peu près n’importe quel objet numérique : une photo, un tweet ou des accessoires pour les personnages de jeu vidéo. Utilisant les tokens issus de la blockchain Ethereum, principale concurrente de BitCoin, les NFT génère des ventes colossales sur le marché de l’art. Un tableau de l’artiste digital Beeple a été vendu 69 millions de dollars, une démo inédite de la chanteuse Whitney Houston lorsqu’elle était adolescente 1 million de dollars et le premier tweet émis par Jack Dorsey, cofondateur de Twitter, 2.9 millions de dollars.

Pour les artistes, un moyen de se réapproprier leur art

Certes, pour une nouvelle génération d’artistes, les NFT permettent d’accroître leur visibilité en exposant en ligne. Les « geeks artistes » ne sont pourtant pas les seuls à en profiter. Installé pour quelques jours à Paris au mois de décembre, le Museum of Crypto Art exposait par exemple une fresque murale du grapheur Pascal Boyart « tokenisée » sous forme numérique. Une manière pour lui de faire perdurer sa fresque, effacée dans le monde physique, présentant Marianne et des gilets jaunes, et d’en tirer un revenu.

Certains affirment que grâce à la technologie blockchain décentralisée et transparente, les NFT permettraient de rendre plus juste le monde de l’art en donnant aux artistes un contrôle plus grand sur leurs œuvres. C’est le cas de Matt Furie, le bédéiste de Pepe the Frog, la grenouille désinvolte et stone, qui mise ainsi sur les certificats de propriété des NFT pour se réapproprier son personnage.

En effet, l’alt right américaine, Donald Trump compris, a longtemps détourné le dessin en signe de ralliement pour les trolls nationalistes et suprémacistes. La démarche pas forcément désintéressée puisque Matt Furie a déclaré au Washington Post qu’il comptait bien tirer profit du juteux marché du crypto-art.

Cet exemple illustre la critique de Brian Eno : ce qui semble désormais compter est moins la qualité d’une œuvre que sa capacité à épouser les tendances du marché pour faire bondir sa cote.

Lec'hvien Julien
Lec'hvien Julien
Journaliste