La crise sanitaire a révélé les dépendances de l’économie française aux industries étrangères. Alors quen mars 2020 la pandémie mettait un sérieux coup de frein au commerce mondial, la pénurie de masques et de respirateurs, majoritairement importés dAsie, a jeté une lumière crue sur labandon de la filière française. « A ce moment-là nous nous sommes trouvés démunis. Cest la vulnérabilité […] de la mondialisation. Cest la dépendance », a concédé Emmanuel Macron lors dune interview donnée à TF1 le 15 décembre 2021. Et cette situation de tension est toujours d’actualité sur des secteurs stratégiques bientôt deux ans après le premier confinement avec la pénurie de semi-conducteurs qui pénalise le secteur automobile ou encore celle sur les composants et puces électroniques.

Selon le rapport Trendeo sur les dépendances industrielles, la France importe 35 % de lensemble des biens intermédiaires utilisés au cours des processus de production. Un chiffre qui en éclaire un autre, issu du même rapport : depuis 1960, la part de lindustrie dans le PIB français a baissé de 20 à 10 %. Il nest pas surprenant, donc, dapprendre quentre 2000 et 2016, la France a perdu un million demplois industriels.

Pourtant, en dépit de sa désindustrialisation, la France est depuis trois ans la première destination européenne en matière dinvestissements étrangers pour les projets industriels. Riche dun vivier de compétences prêtes à être réactivées et de lhéritage dun tissu industriel prospère au cours des Trente glorieuses, la France semble entreprendre un nouveau virage vers plus de souveraineté industrielle, dont le programme Territoires dindustrie, lancé en novembre 2018 à loccasion du Conseil national de lindustrie, pose les premiers jalons.

Territoires d’industrie, un programme de réindustrialisation de la France

Privilégiant une approche par les territoires dans le but de flécher les investissements vers les besoins et savoir-faire spécifiques à chaque collectivité, le programme Territoires dindustrie est le fruit dune étude commandée en 2018 par Edouard Philippe au moment où, pour la première fois en dix ans, les entreprises recréaient des emplois industriels. A cette période, la crise des Gilets Jaunes et la grogne des maires ruraux contre le gouvernement donnaient corps au malaise social dune France que daucuns nomment périphérique. Celle qui, en dehors des grandes métropoles, abrite 75% de lemploi industriel.

A mesure que la compétitivité des Tigres asiatiques et des pays dEurope de lEst grandissait et que la France se tournait vers une économie de service, les fermetures et les délocalisations dentreprises ont nourri un sentiment de déclassement dans des bassins demploi frappé par le chômage et la perte de fleurons industriels. Dans ce contexte, les 124 territoires ciblés au départ par le programme Territoires dindustrie arrivent à point nommé : lEtat met sur la table 1.37 milliards deuros pour accompagner ces territoires où le taux demploi industriel atteint 15.3% contre 9.5% au niveau national. La Banque des Territoires est alors en première ligne dans la mise en œuvre de ce programme. Elle mobilise des moyens financiers, techniques et humains pour faciliter le déploiement des nouveaux projets industriels, aux côtés d’autres opérateurs comme Pôle Emploi, Bpifrance ou l’ADEME.

Dorénavant au nombre de 146, les Territoires dindustrie représentent 56 % des emplois industriels, et concernent 542 intercommunalités, soit 30 millions dhabitants. Plus de 1800 projets ont été remontés par les binômes d’élus locaux et dindustriels désignés sur chaque Territoire dindustrie, mais aussi par les 6 opérateurs partenaires (dont fait partie la Banque des Territoires) et les régions. Accéléré par le fonds France Relance, le soutien aux projets industriels doit mener à la création de 27 000 emplois.

Dataviz Territoires d’industrie : produire des connaissances sur la réalité industrielle

Pour allouer efficacement les investissements, encore faut-il connaître ce dont chaque territoire a besoin et ce quil a à offrir. Une stratégie que le colbertisme, une doctrine économique et politique tirant son nom du ministre dEtat Jean-Baptiste Colbert (1619-1683), utilisait déjà en son temps. Pour doter le royaume dune industrie peu dépendante des importations, le contrôleur général des finances de Louis XIV, entreprit plusieurs enquêtes sur les ressources économiques, la main-d’œuvre et lattractivité des provinces de France. Armé de ces connaissances, il lui était ensuite plus facile de savoir où implanter les manufactures royales.

De même, pour diagnostiquer les territoires, la Banque des Territoires propose depuis décembre 2020 loutil cartographique Dataviz Territoires dindustrie. La logique du programme Territoires dindustrie est de déconcentrer les décisions. Complémentaire avec cette dernière, celle de Dataviz Territoires dindustrie consiste à concentrer toutes les informations disponibles pour créer un hub de données industrielles en temps réel. « Nous récupérons des données disponibles en open source sur différentes plateformes et nous les croisons pour créer de nouveaux indicateurs sur les besoins en formation, la disponibilité du foncier, la mobilité et la transition écologique », explique Asma Quéré, responsable du produit géodécisionnel au sein de la Banque des Territoires. L’URSSAF, lInsee, data.gouv ou encore la veille géolocalisée à la commune proposée par le prestataire Trendeo sont autant de banques de données qui, une fois croisées et concaténées, offre une radioscopie fine de l’état de lindustrie sur les territoires ciblés. Cela passe, par exemple, par le fait de détecter les signaux faibles des destructions d’emplois et plans sociaux grâce à une veille (text mining) sur les annonces dans la presse quotidienne régionale.

Avec la datavisualisation, nous sommes capables d’appuyer les collectivités qui cherchent à valoriser leur foncier en le couplant avec des indicateurs socio-économiques.
Thomas Raulet, Data Analyst à la Caisse des Dépôts

Conçu au départ comme un outil interne de valorisation de la donnée, Dataviz Territoires dindustrie est depuis devenu un outil de pilotage au niveau national. « Il était pertinent de coconstruire un hub de données avec chaque chaque antenne régionale de la Banque des Territoires, puis de le dupliquer par cercles concentriques aux autres opérateurs et collectivités, senthousiasme Thomas Raulet, Data analyst et chef de projet Dataviz Territoires dindustrie. Linitiative a été très appréciée car les collectivités ont besoin de savoir cartographier la présence dindustriels, les formations disponibles et les métiers en tension. »

Loffre de Dataviz Territoires dindustrie se décline en un volet public, accessible directement sur le site de la Banque des Territoires, et en un volet premium, gratuit mais qui nécessite de sabonner. Cette accessibilité des données cartographiées a pour but de sensibiliser le grand public à la question de la réindustrialisation mais aussi dattirer des industriels qui ne figurent pas dans le carnet dadresse de la Banque des Territoires pour leur fournir un outil daide à la décision. Selon Thomas Raulet, de plus en plus de chefs dentreprise souhaitent relocaliser leurs activités en France et arrivent avec un cahier des charges bien précis. « En 2021, un industriel est venu nous voir en nous disant : je veux 15 hectares, jai 60 millions et je veux créer 25000 emplois sur 5 ans dans des métiers industriels très précis, raconte le Data analyst. Avec la datavisualisation, nous sommes capables d’appuyer les collectivités qui cherchent à valoriser leur foncier en le couplant avec des indicateurs socio-économiques. Quant aux industriels, nous sommes capables de leur montrer quels territoires peuvent répondre au mieux à leurs besoins : absorber les créations d’emplois, si des compétences précises sont déjà présentes ou si des sauts de compétences peuvent être mis en place, si le site s’inscrit dans un cadre favorable avec des infrastructures adaptées (ports, gares, aéroports à dominante passager ou fret aérien…) ».

Accompagner les mutations

Avec ses tableaux de bord cartographiques, Dataviz Territoires dindustrie accompagne le développement territorial et les évolutions de secteurs en pleine mutation. A commencer par le foncier. Les objectifs de diminution de lartificialisation de sol et de protection de la faune et de la flore, comme dans les sites Natura 2000, ont raréfié loffre de foncier. La Banque des Territoires a donc récupéré les données disponibles sur les friches industrielles qui pourraient être réexploitées ainsi que celles de plus d’une centaine de sites « clefs en main », pour lesquels les conditions d’implantation des industriels sont facilitées, y compris sur le foncier numérique (accès à la téléphonie et au très haut débit).

En plus du foncier, dautres axes stratégiques ont été retenus par la Banque des Territoires pour rendre compatible la réindustrialisation avec l’évolution des cadres réglementaires et des attentes citoyennes. Par exemple, laccompagnement des industriels dans la transition écologique et énergétique doit permettre de faire un état des lieux de la mobilité sur un territoire donné et de déterminer les besoins en aires de covoiturage et en borne de recharge pour véhicules électriques.

Mais cest dans laccompagnement à la formation aux métiers industriels que la Dataviz Territoires dindustrie a, pour linstant, le plus porté ses fruits. Alors que 70 000 emplois sont actuellement non pourvus dans lindustrie, Thomas Raulet se félicite que son service ait permis daccompagner 20 Centres de formation (principalement des écoles de production mais pas que) destinées aux élèves désireux de sorienter vers les métiers industriels. « En croisant des données sur les métiers en tension avec l’offre de formation disponible sur le territoire, nous sommes parvenus à identifier les besoins en métiers dun territoire », précise-t-il.

Pour aller plus loin, reportage sur un savoir-faire industriel qui revient en plein pays des « usines à la campagne », avec Antoine Beaussant, fondateur et directeur de l’IFTO, Adrien Allard, responsable logistique de la SAS Berthaud, Olivier Bourhis, directeur territorial Pays de Loire de la Banque des Territoires, et les élèves de l’IFTO.

« Mettre tous les acteurs·trices autour de la table »

Valoriser des données issues de registres hétéroclites implique un travail dagrégation pour définir une maille standardisée à l’échelle des Territoires dindustrie. Etant donné que ceux-ci résultent dune construction politique, ils ne recoupent pas toujours les autres zonages utilisés par les collectivités. Les ingénieurs de la Banque des Territoires doivent ainsi souvent composer avec des référentiels communaux qui sont désuets et doivent être croisés avec les données publiées annuellement par lINSEE. « On travaille de plus en plus sur des échelles fines, mais les institutions continuent à publier des informations à un niveau macro. Résultat : beaucoup de données sont calculées de façons différentes en fonction des acteurs, ce qui nous demande un gros travail statistique pour pondérer les indicateurs », résume Asma Quéré.

Pour la responsable du produit géodécisionnel de la Banque des Territoires, les parties prenantes au programme Territoires dindustrie gagneraient ainsi à se mettre autour dune table pour tomber daccord sur des processus de standardisation du maillage des données. Selon elle, lengouement des EPCI, syndicats mixtes et autres collectivités territoriales pour les fonctionnalités de téléchargement des cartes et des diagrammes proposées par le service web de Dataviz Territoires dindustrie justifie quun effort commun soit déployé pour affiner les outils. « Le plus important est de mettre en place un dialogue entre les institutions pour mutualiser les indicateurs », analyse-t-elle.

De son côté, Thomas Raulet juge quune fois consolidées les données nationales, les compétences acquises au cours du développement de Dataviz Territoires dindustrie pourront servir à constituer un autre hub de données industrielles, au niveau européen cette fois. Il dit aussi réfléchir à la manière dintégrer des données transmises par les citoyens eux-mêmes, par exemple pour comprendre limpact des confinements sur les mobilités, mais aussi pour les inclure dans la gouvernance des projets industriels dans une dynamique de démocratie participative et leur permettre de proposer à des collectivités ou des industriels des actions à mettre en place à l’échelle des territoires. Des perspectives à venir qui lui laissent tout de même le temps de savourer le travail accompli : « Depuis le lancement, il y a un an, on a recensé près de 50 000 clics sur Dataviz. On est contents de ce quon a fait. »

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